Le journaliste : portraits

Philippe Langevin : sa dernière ascenssion

par | 28 mai 2026

Philippe Langevin est décé­dé le 15 mai der­nier, le len­de­main de l’Ascension, un signe ? Des suites, comme l’on dit, d’une longue mala­die qui le tenaillait, suite à un AVC. Né le 12 avril 1945, il fut de tous les com­bats de la gauche mar­seillaise, depuis mai 1968 jus­qu’à la lutte contre la pau­vre­té ces der­nières années. Impossible de retra­cer tous ses enga­ge­ments, tant toutes les causes justes, y com­pris la nais­sance d’une presse éco­no­mique indé­pen­dante, le mobi­li­saient. Il fut par exemple un mili­tant de l’oc­ci­tan, de ce par­ler des vil­lages de l’arrière-pays de Forcalquier où il se réfu­giait dans sa mai­son et où entre un gigot de Sisteron et une grande ran­don­née, il tra­vaillait les chiffres, les sta­tis­tiques, les études et les ana­lyses poli­tiques. Il défen­dait et par­lait l’oc­ci­tan mais a tou­jours refu­sé de se ral­lier au pro­ven­çal recons­ti­tué par le Félibrige et Frédéric mistral.

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Philippe Langevin © Apothéloz

Il a fait une for­ma­tion d’é­co­no­mie, mais il quitte très tôt la facul­té, trop tôt, il le regret­te­ra, pour entrer dans ce qui n’é­tait pas encore la région, un Établissement public régio­nal en 1979. C’était l’embryon des régions des­si­nées par la Datar, Gaston Defferre était aux manettes. Ce n’é­tait pas encore une ins­ti­tu­tion, juste une tren­taine de sala­riés dans des bureaux en enfi­lade au pied du grand Pavois, où s’af­fai­rait un noyau d’in­tel­lec­tuels avec Alain Fourest, Jean-Paul Geoffroy ou Bruno de Monsabert et Philippe Sanmarco qui par­ti­ci­pait à des réunions de ce cénacle au nom du maire.

La Bible d’un nouvel espace décentralisé

Tout était à inven­ter, à rêver, à construire : com­ment faire coha­bi­ter ces six dépar­te­ments qui n’a­vaient jamais deman­dé à tra­vailler et à vivre ensemble ? Pouvait-on ima­gi­ner une poli­tique cultu­relle (Michel Pezet en était à l’é­poque le pilote) ? Une poli­tique sociale, une poli­tique de déve­lop­pe­ment ? Dans cette France cen­tra­li­sée, nul ne connais­sait les fon­da­men­taux de cette « région » en ges­ta­tion. Philippe Langevin fut alors celui qui pro­dui­sit aux édi­tions Edisud deux pavés nova­teurs inti­tu­lés « L’économie pro­ven­çale ». Il fit décou­vrir sta­tis­tiques et cartes en main, à tous les acteurs, ce qu’é­taient les réa­li­tés éco­no­miques, sociales, logis­tiques, cultu­relles, his­to­riques, de ce qui allait deve­nir par la loi de décen­tra­li­sa­tion, la région de Provence-Alpes-Côte d’Azur. Ces deux bou­quins furent les véri­tables écrits fon­da­teurs de l’es­pace régio­nal et ils ali­men­tèrent pen­dant des années la culture de ceux qui devaient prendre en main cette France du Sud enfin décentralisée.

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En 1986, Michel Pezet qui était deve­nu pré­sident de la région par un suf­frage indi­rect fut bat­tu par une alliance de Jean-Claude Gaudin avec, ce qui était le Front natio­nal. « L’institution de mis­sion » rêvée devint un banal outil poli­tique pour aller conqué­rir Marseille.

Former les cadres du développement local

Philippe Langevin reprit le che­min de la facul­té d’économie, où il fut un maître de confé­rences aty­pique, qui pas­sion­nait ses amphis, avec son verbe inat­ten­du et sa culture sans fron­tières. Et tou­jours une pipe à la main qui gou­dron­nait ses pou­mons, comme la poche droite de sa veste.

Face à la mon­tée en puis­sance des ins­ti­tu­tions issues de la décen­tra­li­sa­tion et au besoin de cadres, il jeta les bases du DESS de Management du déve­lop­pe­ment éco­no­mique local et urbain. Il a for­mé des géné­ra­tions de char­gés des mis­sions qui furent et seront encore des piliers des struc­tures publiques ou asso­cia­tives de notre territoire.

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Philippe Langevin © Apothéloz

Militant socia­liste, il est res­té. Il accom­pagne cam­pagnes et élec­tions, prête sa plume et ses ana­lyses aux pro­grammes, dis­cours et pro­fes­sions de foi. Il connaît tous les res­pon­sables, avec leurs petits et leurs grands tra­vers, leurs qua­li­tés par­fois, il vit la trans­for­ma­tion du Parti socia­liste, par­ti popu­laire de mili­tant sous Gaston, en machine à fabri­quer des majo­ri­tés de cir­cons­tance. En 2008, il confie à Gilles Perrier : « Pourquoi je reste au PS ? Parce que le par­ti est plus fort que ceux qui le défendent ; l’église est plus forte que les curés. Nous avons des valeurs ; nous mour­rons avec. Donc, je mour­rai avec ma carte, tant qu’ils ne m’auront pas vidé ! »

Combat pour la métropole

Au début du XXIe siècle, il se pas­sionne pour une nou­velle ins­ti­tu­tion en deve­nir, la métro­pole. Il est un contri­bu­teur actif du Club de réflexion sur l’aire métro­po­li­taine mar­seillaise ani­mé par les Édith Chouraqui, vou­lu par la Datar et sou­te­nu par le Secrétariat géné­ral aux affaires régio­nales. L’enjeu est de des­si­ner une nou­velle ins­ti­tu­tion qui cor­res­ponde, non à des héri­tages de fron­tières admi­nis­tra­tives, mais au vécu déam­bu­la­toire des métro­po­li­tains de Marseille Provence. Les débats sont vifs, les contro­verses omni­pré­sentes, les cri­tiques aigui­sées, cer­tains se sou­viennent encore des polé­miques de haut niveau entre Jean Viard et Philippe Langevin, ces débats enflam­més sont pro­duc­tifs, intel­li­gents, docu­men­tés, enga­gés et à tra­vers des publi­ca­tions, dont il est un des coau­teurs, ils des­sinent ce que devrait deve­nir la métropole.

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Philippe Langevin © Apothéloz

Une sainte colère contre la pauvreté

Las, la construc­tion métro­po­li­taine loin de réduire les inéga­li­tés, de ras­sem­bler les quar­tiers, de recoudre les ter­ri­toires pro­duit, selon Philippe Langevin, des ghet­tos, des nou­velles fron­tières, des sépa­ra­tions et sur­tout main­tien en l’é­tat un niveau pau­vre­té qui sera son nou­veau com­bat. Son enga­ge­ment de chré­tien, l’in­cite à créer auprès de l’é­vêque de Marseille, d’a­bord Monseigneur Panafieu, puis avec une grande com­pli­ci­té Monseigneur Georges Pontier, un Comité dio­cé­sain éco­no­mique et social.

Pierre Rastoin fut le pre­mier dans ses cahiers à dénon­cer le « tri­angle de la pau­vre­té » qui sépa­rait Marseille en deux : un tri­angle qui par­tait du 2e et 3e arron­dis­se­ment pour aller vers les quar­tiers nord, et une ville indif­fé­rente ailleurs. Philippe Langevin, rede­vint éco­no­miste et socio­logue pour docu­men­ter cette pau­vre­té de Marseille et en dénon­cer la per­sis­tance, voire l’ag­gra­va­tion. Les chiffres que tout un cha­cun connaît, comme « le 3° arron­dis­se­ment quar­tier le plus pauvre de France, » sont issus de ses tra­vaux. Et ils mettent Philippe Langevin dans une sainte colère, pour dénon­cer « la carte pos­tale mar­seillaise », avec d’un côté les gagnants du renou­veau, mino­ri­taires et de l’autre une pau­vre­té qui impacte 26 % de la popu­la­tion, un faible taux de ménages impo­sé (47 %), et 13 % d’allocataires du CSA. Écouté dans le monde chré­tien, il fut sol­li­ci­té par la pré­fec­ture pour ani­mer un groupe de tra­vail sur la pau­vre­té, tra­vail col­lec­tif mal­heu­reu­se­ment inter­rom­pu par un acci­dent car­diaque. Son mes­sage demeure : « Exclus de l’espace et du débat public, les pré­caires ne par­ti­cipent jamais aux débats citoyens. Leurs lieux de vie sont tou­jours pré­sen­tés de façon néga­tive. Les classes favo­ri­sées se pro­tègent dans leur loge­ment et leur emploi. Elles font séces­sion. » En 2020 dans une revue éco­lo (Pré) « A Marseille, comme ailleurs disait-il, mais peut-être plus qu’ailleurs, l’altérité devient une agres­sion, le pauvre une menace, le migrant un danger ».

Pour un élan spi­ri­tuel, fra­ter­nel, éthique, moral, pour recons­truire une ville qui soit une véri­table ville de par­te­naires et non une ville d’opposants.

Philippe Langevin

Désespéré, mais jamais déses­pé­rant, d’une luci­di­té dérou­tante, d’un humour qui remet­tait tou­jours les pen­dules à l’heure, il res­tait un homme de foi, il en appe­lait à « un élan spi­ri­tuel, fra­ter­nel, éthique, moral, pour recons­truire une ville qui soit une véri­table ville de par­te­naires et non une ville d’opposants ».

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Philippe Langevin © Apothéloz

En plus d’un demi-siècle Philippe Langevin fut ain­si, sans jamais cher­cher la gloire, sans jamais se mettre dans la lumière, un des acteurs et des pen­seurs de ce qui orga­nise aujourd’­hui notre ter­ri­toire : la région et la métro­pole. Il fut un lan­ceur d’a­lerte pour ce qui pour­rit cette métro­pole, la pau­vre­té, ter­reau bour­beux de toutes les dérives. Mais s’il savait que d’autres devraient prendre le relais. Il était conscient jus­qu’à ces der­nières semaines de la fin pro­chaine. Lors de notre der­nier échange télé­pho­nique, il me lan­ça comme une bou­tade « Je vais bien­tôt rejoindre la mai­son du père ». Il y est.

Les obsèques ont eu lieu le 26 mai et ses cendres seront dis­per­sées en Haute Provence…

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