Ego sum : le protestant

La mémoire est ce qui nous lie à Dieu

par | 18 mai 2022

En août 2015, l’ami Roger Louis Cazalet nous quit­tait. Et je fus char­gé de pré­si­der le culte de recon­nais­sance et d’adieu. J’avais choi­si comme fil, face à une assem­blée peu croyante, de trai­ter de la mémoire avec deux textes bibliques.

Deutéronome 6:4

4 Écoute, Israël ! L’Éternel, notre Dieu, l’Éternel est un. 5 Tu aime­ras l’Éternel, ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme et de toute ta force. 6 Et ces paroles que je te donne aujourd’­hui seront dans ton cœur. 7 Tu les incul­que­ras à tes fils et tu en par­le­ras quand tu seras dans ta mai­son, quand tu iras en voyage, quand tu te cou­che­ras et quand tu te lève­ras. 8 Tu les lie­ras comme un signe sur ta main, et elles seront comme des fron­teaux entre tes yeux. 9 Tu les écri­ras sur les poteaux de ta mai­son et sur tes portes. 10 Quand l’Éternel, ton Dieu, te fera entrer dans le pays qu’il a juré à tes pères, Abraham, Isaac et Jacob, de te don­ner, (avec) de grandes et bonnes villes que tu n’as pas bâties, 11 des mai­sons pleines de toutes sortes de biens et que tu n’as pas rem­plies, des citernes creu­sées que tu n’as pas creu­sées, des vignes et des oli­viers que tu n’as pas plan­tés ; 12 et lorsque tu man­ge­ras et te ras­sa­sie­ras, garde-toi d’ou­blier l’Éternel, qui t’a fait sor­tir du pays d’Égypte, de la mai­son de servitude.

ÉPÎTRE DE PAUL AUX PHILIPPIEN Philippiens 1:3

3 Je rends grâce à mon Dieu toutes les fois que je me sou­viens de vous ; 4 je ne cesse, dans toutes mes prières pour vous tous, de prier avec joie, 5 à cause de la part que vous pre­nez à l’Évangile depuis le pre­mier jour jus­qu’à main­te­nant. 6 Je suis per­sua­dé que celui qui a com­men­cé en vous une œuvre bonne, en pour­sui­vra l’a­chè­ve­ment jus­qu’au jour du Christ Jésus. 7 Il est juste que j’aie pour vous de telles pen­sées, parce que je vous porte dans mon cœur, et que, dans mes chaînes comme dans la défense et l’af­fer­mis­se­ment de l’Évangile, vous par­ti­ci­pez tous à la même grâce que moi. 8 Car Dieu m’est témoin que je vous ché­ris tous avec la ten­dresse du Christ Jésus. 9 Et ce que je demande dans mes prières, c’est que votre amour abonde de plus en plus en connais­sance et en vraie sen­si­bi­li­té ; 10 qu’ainsi vous sachiez appré­cier ce qui est impor­tant, afin d’être sin­cères et irré­pro­chables pour le jour de Christ, 11 rem­plis du fruit de jus­tice (qui vient) par Jésus-Christ, à la gloire et à la louange de Dieu.

Les deux cita­tions que nous venons de lire évoquent la mémoire. Et ceux qui connaissent Roger Louis Cazalet savent que je n’ai pas choi­si ces mots par hasard. Roger était un pra­ti­cien de la mémoire, un artiste de la mémoire. Il vou­lait de sou­ve­nir d’un chiffre, d’une date, d’un texte. Dans son métier, il consa­crait du temps aux études aux textes, aux juris­pru­dences, aux réfé­rences. Dans sa quête spi­ri­tuelle, il cher­chait dans ses racines pro­tes­tantes, dans les textes bibliques, mais aus­si dans le boud­dhisme, dans les reli­gions du monde et dans la maçon­ne­rie, des repères, des espé­rances, des élévations.

La mémoire n’est pas une méca­nique, l’association de deux neu­rones, l’enregistrement infor­ma­tique qui se fait sur notre clef USB. Les deux textes bibliques nous mettent en pers­pec­tive ce que « se sou­ve­nir » veut dire.

Dans l’ancien Testament, Dieu rap­pelle sans cesse à son peuple d’où il vient. Peuple nomade, chas­sé d’Égypte, s’il atteint une terre pro­mise, si un rêve se réa­lise, il ne doit pas oublier son pas­sé. C’est le contraire d’une nos­tal­gie, c’est le contraire d’une com­mé­mo­ra­tion jus­ti­fi­ca­tive comme on en voit trop. Tout au long de l’ancien Testament le peuple hébreu avance, che­mine, ère et se retrouve, mais, il ne doit pas avan­cer sans se repé­rer par rap­port au pas­sé, par rap­port à la libé­ra­tion que fut le départ d’Égypte, la fin de l’esclavage. Ces textes que nous lisons étaient en fait sou­vent des textes litur­giques dits et répé­tés au Temple comme si Dieu vou­lait dire et redire : le che­min que vous avez fait, vous ne l’a­vez pas fait seuls, mais avec l’Esprit, vous n’avez pas vain­cu le désert, la tra­ver­sée de la mer rouge, la séche­resse, grâce à vos mérites, grâce à vos prouesses, grâce à votre intel­li­gence ! Il en fal­lait certes. Mais vous avez vain­cu, vous avez pu vous dépas­ser, par la foi, par la prière, par la confiance en Dieu.

Cet appel conti­nu, répé­té, rabâ­ché est un appel à l’humilité. « Lorsque tu man­ge­ras et te ras­sa­sie­ras, garde-toi d’ou­blier l’Éternel, qui t’a fait sor­tir du pays d’Égypte, de la mai­son de ser­vi­tude ». Oui, un simple repas est un don, pas un du. Chacun d’entre nous est inter­pel­lé par cette mise en garde. Lorsque l’on réus­sit, lorsque la vie est belle, lorsque tout nous sou­rit n’avons-nous pas ten­dance à nous en attri­buer le mérite. Après tout nous avons tra­vaillé pour cela, nous avons pro­duit des efforts, nous avons trans­pi­ré. Le texte du Deutéronome nous dit sim­ple­ment : « souvenez-vous d’où vous venez ! N’oubliez pas la « ser­vi­tude » ini­tiale, n’oubliez pas que vous n’avez pas réus­si seuls ».

Souvenez-vous qu’un Dieu bienveillant, si vous croyez en Dieu, qu’une puissance plus grande que vous, celle d’en haut et celle des autres vous a accompagné.

À nous de trans­mettre ce récit, de le faire par­ta­ger aux géné­ra­tions qui viennent, non comme une réfé­rence d’anciens, mais comme le gage d’un ave­nir com­mun : « Ces paroles que je te donne aujourd’­hui seront dans ton cœur. « Avons-nous lu dans le Deutéronome. « Tu les incul­que­ras à tes fils et tu en par­le­ras quand tu seras dans ta mai­son, quand tu iras en voyage, quand tu te cou­che­ras et quand tu te lève­ras. » Transmettre cette mémoire, c’est trans­mettre comme on dirait dans notre lan­gage trans­mettre les valeurs, mais c’est le faire dans un récit, dans une nar­ra­tion, dans un ancrage his­to­rique. L’identité dont on parle sou­vent comme si elle était innée est au contraire une iden­ti­té qui se construit dans ce récit dans cette mémoire, c’est comme le dit Paul Ricœur « une iden­ti­té nar­ra­tive ».

« La vie heu­reuse, nous dit Hannah Arendt, est trou­vée dans la mémoire. Par elle l’homme est en rap­port avec son être le plus propre, avec son origine ».

Se sou­ve­nir de l’autre avec amour est de l’ordre du sacré, de l’ordre du divin.

Le second texte que nous avons lu fait réfé­rence à un autre volet de la mémoire : « Je rends grâce à mon Dieu toutes les fois que je me sou­viens de vous » écrit Paul à une com­mu­nau­té de Macédoine : les Philippiens. « Je ne cesse, dans toutes mes prières pour vous tous, de prier avec joie, je vous porte dans mon cœur » écrit Paul. Et pour­tant il est loin, Paul. Quand il écrit vers la loin­taine Macédoine, il ne sait quand et com­ment arri­ve­ra le mes­sage. Et pour­tant, il place le lien avec les frères et les sœurs de la com­mu­nau­té sous le regard de Dieu. Il sacra­lise cette rela­tion. Ce pour­rait être une mis­sive nor­male d’un lea­der à ses troupes.

SAINT PAUL
Paul par Rembrandt

La rela­tion éta­blie est joyeuse, fra­ter­nelle, mais sur­tout elle prend une dimen­sion divine. En quelques mots au début de sa mis­sive Paul ins­taure une vision du sou­ve­nir des per­sonnes qui dépasse nos petites habi­tudes. Oui, nous avons tous en mémoire une foule de gens que nous avons croi­sés, oui, nous avons le sou­ve­nir de ren­contres, oui, nous avons recon­nu dans cette assem­blée, ici même des rela­tions, des per­sonnes connues dont « je me sou­viens ». Mais Paul insiste, il rend grâce à Dieu du sou­ve­nir qu’il a des croyants. Par là même, il exige une autre rela­tion, il passe au-delà de nos indif­fé­rences, au-delà de nos sou­ve­nirs pas­sifs, au-delà de notre trom­bi­no­scope pous­sié­reux indi­vi­duel. Il demande d’aller au cœur, de s’intéresser, de por­ter inté­rêt. De regar­der le visage de l’autre, car il est visage du Christ.

Oui, nous dit l’apôtre, se sou­ve­nir de l’autre avec amour est de l’ordre du sacré, de l’ordre du divin. Ce n’est pas du temps per­du, que de pen­ser avec amour à un être cher, à une connais­sance, à une rela­tion. Car cet amour mémo­riel devra deve­nir amour en acte « ce que je demande dans mes prières, dit l’apôtre, c’est que votre amour abonde de plus en plus en connais­sance et en vraie sen­si­bi­li­té. » Le sou­ve­nir aimant de Paul est une inci­ta­tion puis­sante à faire com­mu­nau­té, à dépas­ser l’indifférence, à faire le petit geste qui marque un lien, une atten­tion, une affection.

Nous sommes par­tis de la mémoire comme un exer­cice quo­ti­dien. Augustin était d’ailleurs fas­ci­né par les « vastes palais de la mémoire » et nous avons enten­du à tra­vers les textes bibliques de l’ancien et du nou­veau tes­ta­ment que cette mémoire prend sens quand elle s’enracine dans l’histoire de l’homme, dans sa rela­tion à Dieu, dans la trans­cen­dance. « C’est dans la mémoire que je fais lien avec mon ori­gine et avec mon deve­nir » écri­vait Hannah Arendt.

Je veux t’atteindre où il est pos­sible de t’atteindre et m’attacher à toi où il est pos­sible de s’attacher à to

Saint Augustin

Poursuivons notre média­tion avec le grand pen­seur ber­bère, Augustin qui écrit dans ses confes­sions, dans ses aveux comme le tra­duit Frédéric Boyer :

« Que faire ? Tu es ma vraie vie, mon Dieu. J’irai même au-delà de cette force en moi qu’on appelle la mémoire. J’irai au-delà jusqu’à toi, lumière douce. Que me dis-tu ? Par mon esprit, je m’élèverai jusqu’à toi qui demeures au-dessus de moi.

J’irai au-delà de cette puissance en moi qu’on appelle la mémoire.

Je veux t’atteindre où il est pos­sible de t’atteindre et m’attacher à toi où il est pos­sible de s’attacher à toi. »

À la fin de sa vie, on avait deman­dé au phi­lo­sophe pro­tes­tant Paul Ricœur quelle était son espé­rance et il avait répon­du « j’espère faire par­tie de la grande mémoire de Dieu. »

Et nous-mêmes sommes acteurs de cette mémoire, nous venons de l’entendre, nous sommes rede­vables de faire vivre la mémoire de Dieu et d’y faire vivre ceux que nous aimons. Avec la grâce de Dieu, avec la fra­ter­ni­té qui nous unit, soyons sûrs que Roger Louis Cazalet a trou­vé sa place dans la grande mémoire de Dieu.

Amen

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