Ego sum : le protestant

Maison Rouge à Saint-Jean-du-Gard : l’encyclopédie à cœur ouvert des Cévennes

par | 7 juillet 2018

Article paru dans Réforme, heb­do­ma­daire protestant.

Maison Rouge à Saint-Jean-du-Gard : l’encyclopédie à cœur ouvert des Cévennes

Vous croyez connaître les Cévennes ? Oubliez tout ! Et visi­tez le nou­veau Musée des val­lées Cévenoles de Saint Jean du Gard.

Tout com­mence au pied d’un grand esca­lier monu­men­tal à double cir­con­vo­lu­tion, rue de l’Industrie. Vous êtes à l’ombre des pla­tanes cen­te­naires devant la plus ancienne fila­ture indus­trielle des Cévennes et la der­nière qui fer­ma ses portes en 1965. C’est aujourd’hui un espace muséal, une ency­clo­pé­die vivante de ce que furent et de ce que sont deve­nues les Cévennes.

Après 48 marches, le visi­teur est atti­ré par les 25 mètres de briques rouges de la che­mi­née, la der­nière de la cité gar­doise, et il entre dans un uni­vers de décou­vertes. Le fon­da­teur du musée, Daniel Travier a conçu ce par­cours ini­tia­tique autour de quatre vec­teurs iden­ti­taires : le fait reli­gieux, le pays construit, le châ­tai­gnier, la soie. Chaque pas, chaque objet, chaque biblio­thèque, chaque vitrine, chaque cabi­net de curio­si­tés, ren­voie à ces quatre racines céve­noles.
Le fait reli­gieux est bien connu ! Le pro­tes­tan­tisme a trou­vé ici une terre d’é­lec­tion, de résis­tance et… de répres­sion. Mais le fait reli­gieux est aus­si dans ces val­lées un catho­li­cisme, pré­sent et actif que le musée res­ti­tue. Si la voix de Luther ou de Calvin résonne dans les val­lées, c’est peut-être, explique Daniel Travier parce que le pay­san céve­nol a tra­vaillé dur pour construire ce pay­sage rural, parce que chaque arpent a été remué, labou­ré, restruc­tu­ré en ban­cels et a don­né du fruit. Peut-être aus­si parce que chaque pay­san s’est fait arti­san et que les routes des Cévennes mènent aux grandes foires de Beaucaire ou d’Alès : les biens, l’argent s’y échangent et les idées cir­culent. Ce pays s’est construit pour maî­tri­ser l’eau, celle qui manque et qu’il faut cana­li­ser et celle qui détruit ponts et récoltes lors des grands orages. Dans cette confron­ta­tion, rugueuse, à la nature, le Cévenol s’est for­gé un carac­tère qui trouve dans la Réforme, dans son salut indi­vi­duel, une expres­sion qui cor­res­pond à son histoire.

L’arbre à pain est l’arbre iden­ti­taire des val­lées par excel­lence. Pendant 1 000 ans, chaque habi­tant s’est nour­ri au moins une fois par jour d’un pro­duit déri­vé de la châ­taigne. Mais la châ­tai­gne­raie n’était pas cette épaisse forêt noire, para­dis des san­gliers et des fou­gères d’aujourd’hui. C’était un ver­ger lumi­neux et ver­doyant, irri­gué, entre­te­nu et le ramas­sage, la conser­va­tion, le trai­te­ment, le négoce de la châ­taigne étaient une acti­vi­té arti­sa­nale, vitale, dont on retrouve à Maison Rouge les outils, les gestes, les témoignages.

Moins visible est la for­tune que « l’arbre d’or » appor­te­ra au XIXe siècle au pays. Le mûrier nour­rit le ver à soie et son éle­vage est une acti­vi­té fami­liale jusqu’au milieu du XIXe siècle. On incube, on couve le ver, on le nour­rit quatre fois par jour, on sur­veille sa mue, puis le trans­porte dans la magna­ne­rie. Ces bâti­ments aux fenêtres étroites où sur des claies, le ver gran­dit dans un uni­vers tem­pé­ré et propre. Pour deve­nir cocon, le ver insa­tiable va consom­mer une quan­ti­té phé­no­mé­nale de feuilles de mûrier blanc : à la fin du XVIIIe plus de 400 000 mûriers ont été plan­tés dans les val­lées. Les pré­ceptes de l’agronome, moderne et pro­tes­tant, Olivier de Serres sont sui­vis et appli­qués. La pro­duc­tion du fil de soie, le dévi­dage qui per­met de tirer 400 à 1 500 mètres de fil d’un cocon se fait à la mai­son et le fil se vend auprès des négo­ciants lyon­nais. C’est une acti­vi­té « arti­sa­nale » dans une val­lée « industrieuse ».

La révo­lu­tion tech­nique vient avec le pro­cé­dé Gensoul. En 1807, ce spé­cia­liste lyon­nais de la séri­ci­cul­ture, pro­pose de modi­fier la fila­ture de la soie grâce au chauf­fage des bas­sines d’eau par la vapeur pour étouf­fer les cocons, pro­cu­rant ain­si un gain de temps, de per­son­nel et de com­bus­tible aux pro­prié­taires, tan­dis que la fibre est plus régulière.

À Saint Jean du Gard, les familles bour­geoises com­prennent vite l’intérêt de cette indus­tria­li­sa­tion. Le tra­vail final le filage, celui qui pro­duit de la valeur et se négo­cie avec les Lyonnais se fait en entre­prise, dans ces bâti­ments de brique rouges aux vastes et hautes baies vitrées dont un grand nombre est aujourd’hui à l’abandon. En 1856, à Saint Jean du Gard, sur une popu­la­tion de 4 450 habi­tants, 1 090 femmes et 150 hommes tra­vaillent la soie dans 23 fila­tures. Dans la seule Maison Rouge 150 femmes sont à l’œuvre. C’est l’émergence d’un pro­lé­ta­riat fémi­nin qui tra­vaille dur dans des condi­tions pénibles : la vapeur, la cha­leur, l’odeur, les longues jour­nées, la sur­veillance poin­tilleuse. Les femmes ne doivent pas se par­ler et le contre­maître veille au grain, mais elles peuvent chan­ter, des chants pro­fanes par­fois, mais sou­vent des can­tiques du Réveil et des psaumes.

Daniel Travier a pu sau­ver de la casse une des der­nières grandes fila­tures à vapeur qui témoigne de cet essor indus­triel. Les Cévennes sont alors au milieu du XIXe siècle ce qu’on appelle aujourd’hui un clus­ter : les entre­prises pour­raient être en concur­rence mais elles coopèrent car elles ont les mêmes four­nis­seurs : les pay­sans qui cultivent le mûrier et les mêmes clients : les soyeux lyon­nais.
Le musée res­ti­tue pièce à pièce cette aven­ture indus­trielle. Chacun des 10 000 objets pré­sen­tés (sur 30 000 en tout) parle, il a une his­toire, une jus­ti­fi­ca­tion pré­cise, scien­ti­fique. Depuis 50 ans Daniel Travier col­lecte auprès des familles, dans les gre­niers, lors des ventes aux enchères, tout ce qui fait mémoire du quo­ti­dien, du ter­roir. Tout ce qui peut redon­ner la conscience et la fier­té de son his­toire aux habitants.

La muséo­gra­phie moderne qui marie le châ­tai­gnier et le béton ciré, le bâti­ment nou­veau, habillé de pierres sèches, qui pousse les murs de la fila­ture pour offrir 2 500 m² d’exposition font de Maison Rouge* un ancrage dans le pas­sé, mais aus­si un pont vers l’avenir des val­lées cévenoles.

Christian Apothéloz

* Le Musée des val­lées céve­noles est géré par Alès Agglomération et repré­sente un inves­tis­se­ment de 13 mil­lions d’euros.
Maison Rouge – 5, rue de l’Industrie, 30270 Saint-Jean-du-Gard Tél. : 04 66 85 10 48
www.maisonrouge-musee.fr

Pour pour­suivre la réflexion le visi­teur pour­ra se plon­ger dans les écrits de Patrick Cabanel et dans le livre « Saint-Jean du-Gard, Terre de Liberté » de Nelly Duret qui vient de sortir.