Ego sum : le protestant

Mon église est molle

par | 7 juillet 2002

Je ne t’entends plus mon église.
Chaque matin que la radio réveille,
Le monde me saute à l’oreille
Apportant sa ren­gaine des grandes injus­tices et des petites complaisances.

Un Pdg amé­ri­cain gagne 531 fois le salaire d’un col bleu.
Un Pdg fran­çais du Cac 40 gagne en moyenne 140 fois le smic.
Au nom de quoi, un homme peut-il valoir 150 fois un autre ? Quelle échelle de valeur faut-il adop­ter pour mesu­rer de tels écarts ? Et la situa­tion s’empire. Le nombre de mil­lion­naire en dol­lars aug­mente cette année de 3 % et l’écart se creuse chaque année, sans par­ler des dif­fé­rences entre les pays.
Et mon église s’en satis­fait, comme s’il ne fal­lait pas cho­quer les der­niers ves­tiges de la HSP.
Je n’admets pas qu’un Pdg, si intel­li­gent soit-il, et je ne dénigre pas son tra­vail, mérite 150 fois mon pas­teur ou mon fac­teur.
Mon église se tait, mon église est molle.

Le Proche Orient voit naitre les pre­miers ban­tous­tans du XXI ° siècle. Un peuple sui­cide ses enfants pour sur­vivre, une armée, la plus moderne du monde, dresse un nou­veau mur de la honte, les réso­lu­tions de l’Onu, les inves­tis­se­ments de l’Europe, le tra­vail de nos Ong sont bafoués.
Et mon église s’en satis­fait, elle appelle gen­ti­ment à la fra­ter­ni­té, elle « équi­libre » ses posi­tions comme s’il ne fal­lait pas ébré­cher le dia­logue judéo-chrétien.
Je n’admets pas qu’au nom d’un géno­cide, on nie les droits d’un autre peuple, je n’admets pas qu’au nom de l’histoire biblique, la Palestine se couvre de bar­be­lés.
Mon église se tait, mon église est molle.

Un peuple qui nous est cher, Madagascar s’est don­né un nou­veau pré­sident pour mettre fin à des années d’un pou­voir bureau­cra­tique et mili­taire. Les bul­le­tins ont été comp­tés et recomp­tés, plus encore que pour dépar­ta­ger Républicains et Démocrates amé­ri­cains aux der­nières pré­si­den­tielles. Rien n’y fit. La France a joué d’intrigues accep­tant les séjours « pri­vés » du dic­ta­teur déchu, du colo­nel félon, de l’ arti­san de la sédi­tion.
Et mon église s’en est satis­faite comme s’il ne fal­lait pas heur­ter le quai d’Orsay.
Je n’admets pas qu’au nom d’une poli­tique afri­caine désas­treuse, on mégote sur les choix démo­cra­tiques d’un peuple et l’on incite à la guerre civile.
Mon église se tait, mon église est molle.

La télé­vi­sion nous pro­gramme l’adultère en spec­tacle d’été. Après les apo­lo­gies de l’élimination de l’autre (Loft sto­ry, Maillon faible…), la rela­tion intime à l’autre devient jeu, spec­tacle, ter­rain de sport.
Mon église s’en satis­fait comme si elle avait renon­cé à son éthique.
Je ne suis ni pudi­bond, ni cen­seur, mais il est para­doxal de voir les par­paillots tirer les son­nettes des minis­tères pour défendre leur place dans les livres d’histoire entre Vercingétorix et Jeanne d’Arc et ne rien dire sur la morale du temps pré­sent.
Mon église se tait, mon église est molle.

Un de nos frères « pro­tes­tant », pré­sident de la pre­mière puis­sance mon­diale a décré­té la guerre du Bien contre le Mal. Dieu, la Bible et la morale sont de tous ses dis­cours pour dic­ter aux peuples du monde le droit che­min. Le 11 sep­tembre devient ali­bi pour déci­der du sort des peuples, pour impo­ser sa loi à la pla­nète, pour pré­ser­ver en tout les inté­rêts de son pays.
Mon église s’en satis­fait comme s’il ne fal­lait pas se dis­tin­guer des églises évan­gé­liques amé­ri­caines.
Je ne me sens aucune sen­si­bi­li­té com­mune avec des églises mora­listes, igno­rantes du monde, mépri­santes pour le « mécréant », enfer­mées dans une lec­ture pri­maire des évan­giles.
Mon église se tait, mon église est molle.

Mon église s’accommode des choses, et du pire des choses. Elle est poli­ti­que­ment cor­recte, socia­le­ment cor­recte, théo­lo­gi­que­ment cor­recte. N’aurait-elle plus rien à dire ?
Mon église ne se met plus en colère et lorsqu’il n’y a plus de colère, meurt l’espérance.
Albert Schweitzer, Théodore Monod, Marc Bœgner, André Dumas, réveillez-nous !
Mon église s’est assou­pie au Jardin des Oliviers.

Christian Apothéloz
Marseille, le dimanche 14 juillet 2002