Le journaliste : déblog'notes

Affaire d’éthique… Voyeurisme ou journalisme ?

par | 2 février 2018

La non-affaire Hulot fait débor­der le vase. Je ne sais pas ce qu’a fait Nicolas Hulot en 2008. S’il a fran­chi la ligne jaune, il mérite évi­dem­ment l’opprobre et la condam­na­tion. Mais le pro­blème est jus­te­ment là. Nous avons un nou­veau média, qui avait raté son lan­ce­ment. (Il en était à son cin­quième numé­ro et la foule ne se pré­ci­pi­tait pas aux kiosques.) Il choi­sit le diri­geant plus « ban­cable », le plus coté dans les son­dages et balance une plainte de 2008, clas­sée sans suite, qui plus est pres­crite et dont la pro­ta­go­niste dit elle-même qu’elle ne vou­lait pas la média­ti­ser. Comble d’hypocrisie le fait que cette jeune femme dise qu’elle ne veut pas média­ti­ser devien­drait la preuve de l’existence d’une « affaire » puisqu’elle en parle sciem­ment à un jour­na­liste. Nous sommes en plein n’importe quoi avec un mélange des genres haïs­sables. La seule chose dont nous sommes sûrs est que nous ne sommes sûrs de rien, mais Patrick de Saint-Exupéry de l’Ebdo a réus­si à faire une affaire avec ce rien !

Le métier de jour­na­liste ne consiste pas à s’épancher sur les « on-dit », sur les rumeurs sur les non faits. Il consiste à véri­fier, à qua­li­fier, à assu­rer le lec­teur que ce qu’il lit reflète le réel. D’ailleurs l’Ebdo sem­blait l’avoir com­pris qui énonce ain­si ses valeurs : « Nous vou­lons un jour­nal à haute valeur ajou­tée. Trop de com­men­taires : pour avoir l’illusion de maî­tri­ser ce flux, des com­men­taires à chaud, sans recul et peu docu­men­tés se mul­ti­plient. Les jour­naux ne sont plus des repères. La confiance qui leur est por­tée est en baisse conti­nue. L’utilité des jour­na­listes est remise en cause. »

Les médias bien inten­tion­nés par copi­nage ou cor­po­ra­tisme n’osent ni approu­ver, ni désap­prou­ver. Il y a « gène », paraît-il. Ce n’est pas de la gêne qu’il faut c’est une condam­na­tion de ce genre de pra­tique. Jusqu’à main­te­nant la presse people avait le mono­pole de ce type de publi­ca­tion : une rumeur, une pho­to floue, un article insi­pide avec des condi­tion­nels à toutes les phrases et sur­tout une « cover » allé­chante. Chez mon coif­feur ou mon den­tiste, j’ai tou­jours été sur­pris par l’audace de ces jour­naux qui annoncent à gros titres des scan­dales, des amours ou désa­mours, des sépa­ra­tions, et qui fina­le­ment n’énoncent que des bana­li­tés ou des récits romanesques.

C’est pour moi la néga­tion du jour­na­lisme. Un jour­na­liste a tou­jours eu vent de rumeurs. Un jour­na­liste est une per­sonne “bien infor­mée”, mais entre « entendre » et « publier », il y a jus­te­ment ce qui fait le métier : le choix, la véri­fi­ca­tion, la responsabilité.

Une autre affaire démontre cette dérive, celle qui oppose le maga­zine Challenges à Conforama. La grande enseigne est en dif­fi­cul­té et a enga­gé une pro­cé­dure de man­da­taire ad hoc[1]. Il ne s’agit pas d’une pro­cé­dure banale, mais d’un dis­po­si­tif qui a été mis au point par le légis­la­teur pour faire en sorte que des entre­prises en dif­fi­cul­té ne sombrent pas et trouvent des solu­tions pour sau­ver l’emploi et les four­nis­seurs. Tous ceux qui ont connu le tri­bu­nal de com­merce savent très bien que l’annonce publique des dif­fi­cul­tés entraîne ipso fac­to le retrait des faci­li­tés ban­caires, la fuite des clients et le paie­ment « au cul du camion » pour les four­nis­seurs. Autant dire que per­sonne ne résiste et que la « publi­ci­té » d’une affaire vaut avis de décès. La loi a donc judi­cieu­se­ment pré­vu que : « Toute per­sonne qui est appe­lée à la pro­cé­dure de conci­lia­tion ou à un man­dat ad hoc ou qui, par ses fonc­tions, en a connais­sance est tenue à la confi­den­tia­li­té. » [2]

Au risque de me fâcher avec cer­tains confrères, je consi­dère qu’ils ne sont pas exemp­tés du res­pect de la loi. Et cela n’a rien à voir avec la « défense de la grande dis­tri­bu­tion », avec le « secret des sources » ou le « droit d’informer », il s’agit sim­ple­ment de pré­ser­ver la confiance des entre­pre­neurs ou pré­si­dents d’association envers une pro­cé­dure juri­dique oppor­tune et sage, pro­cé­dure qui ne peut fonc­tion­ner que si la confi­den­tia­li­té est pré­ser­vée. C.Q.F.D.

Les argu­ties et les péti­tions qui défendent Challenges, un média remar­quable par ailleurs, sont à côté du sujet et s’engagent dans une défense de l’indéfendable. Dans toutes les rédac­tions, et j’ai eu le bon­heur d’animer celles de Sudreporters et de la Lettre Sud infos, nous avons des infor­ma­tions, des échos, des tuyaux pas tou­jours bien inten­tion­nés. J’ai appris à limi­ter déli­bé­ré­ment les infor­ma­tions sur les per­sonnes, même si elles sont véri­fiées et sur­tout à res­ter res­pon­sable en mesu­rant l’impact humain, social, éco­no­mique d’une publication.

Les médias actuels sont dans un tel état d’hyperstress concur­ren­tiel avec les réseaux sociaux, avec les chaînes d‘info conti­nues, qu’ils minent eux-mêmes les fon­de­ments de leur exis­tence : la fia­bi­li­té et la res­pon­sa­bi­li­té. On croi­rait que le seul impé­ra­tif éthique de cer­tains jour­na­listes est deve­nu « Faites du buzz » !

« Faites chiant » au contraire disait Hubert Beuve Méry[3].

Eh oui, c’est long, c’est lent, c’est beso­gneux, de véri­fier, de s’interroger, de nuancer.

Mais c’est le métier ! Est-il en perdition ?

Christian Apothéloz

Journaliste & consultant.

[1] Le man­dat ad hoc est une pro­cé­dure, pré­ven­tive et confi­den­tielle, de règle­ment amiable des dif­fi­cul­tés, dont le but est de réta­blir la situa­tion de l’en­tre­prise avant qu’elle ne soit en ces­sa­tion des paiements.

[2] On peut lire la juris­pru­dence de la Cour de cas­sa­tion dans cet article : https://www.village-justice.com/articles/Confidentialite-secret-des,21674.html ou encore http://menjucq.fr/confidentialite-de-prevention-liberte-dexpression-entre-deux-cour-de-cassation-ne-balance/

[3] Adage attri­bué au fon­da­teur du Monde , Hubert Beuve-Méry, en 1944