Le journaliste : déblog'notes

Alger : trop proche, donc trop loin ?

par | 5 mai 2006

Article paru dans La Lettre de l’Institut euro­mé­di­ter­ra­néen des médias.

Les rela­tions entre l’Algérie et notre région sont chao­tiques. Michel Vauzelle s’y rend en juin, Jean Claude Gaudin à l’automne, mais les flux res­tent limi­tés et les ini­tia­tives timo­rées. Pendant ce temps, la Chine, l’Italie, l’Espagne les USA y prospèrent.

La vision que nous avons de l’Algérie depuis Marseille est défor­mée parce que nous croyons trop bien nous connaître. Les Marseillais d’origine algé­rienne consti­tuent tou­jours la pre­mière com­mu­nau­té étran­gère de la cité pho­céenne et les pieds noirs ont mar­qué dura­ble­ment la ville. Et pour­tant qu’y a‑t-il de com­mun entre l’Algérie des années soixante qui compte dix mil­lions d’habitants dont un mil­lion d’origine euro­péenne et l’Algérie d’aujourd’hui avec ses 33 mil­lions d’habitants dont 60 % ont moins de 30 ans ? Avec une ville d’Alger qui compte 4,4 mil­lions de rési­dants.
Oui, la proxi­mi­té peut être un obs­tacle aux échanges et à la connais­sance mutuelle. Marseille et Alger ne se racontent pas la même his­toire, ne vivent pas les mêmes rythmes. Peut-être pour par­ler comme René Girard par mimé­tisme, parce qu’elles se res­semblent trop. Le miroir des deux plus belles baies de la Méditerranée est un leurre. Il faut apprendre la dif­fé­rence. L’Algérie n’est ni le rêve recom­po­sé des pieds noirs, ni l’imaginaire modèle de ceux qui ont accom­pa­gné son com­bat pour l’indépendance. Ni enfer, ni para­dis. L’Algérie, c’est l’autre, celui d’en face.
Si l’on aban­donne la recherche du temps pas­sé et le fan­tasme du modèle de déve­lop­pe­ment, l’Algérie devient plus lisible. Plus com­plexe aus­si, au car­re­four des ten­sions de la Méditerranée, mais acces­sible, accueillante, foi­son­nante et pas­sion­nante. Boualem Sansal *, écri­vain algé­rien, nous y invite : « En France, où vivent beau­coup de nos com­pa­triotes, les uns phy­si­que­ment, les autres par le tru­che­ment de la para­bole, rien ne va et tout le monde le crie à lon­gueur de jour­née, à la face du monde, à com­men­cer par la télé. Dieu, quelle misère ! Les ban­lieues retour­nées, les bagnoles incen­diées, le chô­mage endé­mique, le racisme comme au bon vieux temps, le froid sibé­rien, les sans-abri, les isla­mistes, les inon­da­tions, […], les réseaux pédo­philes, le gouffre de la sécu­ri­té sociale, la dette publique, les délo­ca­li­sa­tions, les grèves à répé­ti­tion, le tsu­na­mi des clan­des­tins… Mon Dieu, mais dans quel pays vivent-ils, ces pauvres Français ? Un pays en guerre civile, une dic­ta­ture obs­cure, une République bana­nière ou pré­is­la­mique ? À leur place, j’émigrerais en Algérie, il y fait chaud, on rase gra­tis et on a des lunettes pour non-voyants. »
Après dix années de cendres où nous nous sommes inter­dit le voyage à Alger pour cause de ter­ro­risme, l’Algérie nous appa­raît comme un pays qui s’ébroue, qui se donne des lois libé­rales dans un uni­vers où se sont accu­mu­lées les pra­tiques bureau­cra­tiques, qui ouvre les portes à l’entreprise avec une admi­nis­tra­tion poin­tilleuse et sour­cilleuse, qui voit émer­ger une socié­té civile intel­li­gente et inven­tive dans un maquis de pou­voirs et contre-pouvoirs. Rien n’est évident, rien n’est simple. Sauf que ce pays devient le pre­mier pays pro­duc­teur de pétrole de la Méditerranée, que son pro­duit inté­rieur brut a explo­sé en cinq ans. L’Algérie a un PIB par habi­tant de plus de 3 000 $, deux fois celui de 1999, deux fois celui du Maroc. Le pays affiche un taux de crois­sance de plus de 5 %.
Le PIB de 100 mil­liards $ est quatre fois celui de la Tunisie et deux fois celui du Maroc. Et les réserves d’énergies fos­siles, selon les experts, lui sont garan­ties pour le XXIe siècle, ses réserves prou­vées en hydro­car­bures sont de l’ordre de 45 mil­liards de tonnes en équi­va­lant pétrole. Une socié­té ita­lienne vient de décou­vrir dans le Sahara la hui­tième réserve gazière au monde, supé­rieure aux gise­ments d’Alexandrie. L’Algérie est expor­ta­trice d’énergie pour long­temps comme la Libye et la Mauritanie, alors que d‘autres pays médi­ter­ra­néens vont devoir payer une fac­ture éner­gé­tique forte. Dans le pay­sage éner­gé­tique mon­dial, sou­ligne une étude de KPMG, l’Algérie occupe la 15e place en matière de réserves pétro­lières, le 18e rang dans la pro­duc­tion et le 12e en expor­ta­tion. Les res­sources prou­vées en gaz natu­rel placent l’Algérie à la 5e place en pro­duc­tion et à la 3e en expor­ta­tion après la Russie et le Canada. « Compte tenu de ces chiffres, l’Algérie appa­raît comme un véri­table géant éner­gé­tique », relève le docu­ment de KPMG. « L’Algérie, n’a pas de rival en Méditerranée ».

Alger : trop proche, donc trop loin ? - Christian Apothéloz
Alger

La manne pétro­lière ne fait pas le bon­heur et elle a induit une éco­no­mie de la rente téta­ni­sante. Mais les plans du gou­ver­ne­ment pré­voient un pro­gramme quin­quen­nal (2005–2009) de “sou­tien à la crois­sance éco­no­mique” de 60 mil­liards $ pour le loge­ment et les infra­struc­tures. Dans ce pays qui crée chaque année 100 000 entre­prises, TPE et PME, l’initiative pri­vée retrouve ses droits.
Notre région, les acteurs éco­no­miques ont du mal à se situer dans ce nou­veau pay­sage algé­rien. L’accueil est tou­jours si cha­leu­reux et si atten­tif que les Français croient être “les seuls au monde” et attendent l’hypothétique « jour meilleur » qui per­met­tra d’investir sans risque. Pendant ce temps, Chinois, Canadiens, Italiens, Espagnols, Allemands, Américains et Russes inves­tissent, coopèrent, font du busi­ness. 
Marseille avait pour­tant une grande lon­gueur d’avance puisque Gaston Defferre avait signé en 1980 les pre­miers accords d’amitié Alger Marseille. Las, les erre­ments de la poli­tique d’immigration, les coups d’accordéon sur les visas, les voyages sans len­de­main et les pro­messes non-tenues ont écor­né cette rela­tion pri­vi­lé­giée. « Les Français aiment bien venir en délé­ga­tion, nous confiait un res­pon­sable gou­ver­ne­men­tal algé­rien, ils doivent aimer notre pays ou notre cui­sine, mais ils font leur busi­ness ailleurs ».
Les acteurs de la socié­té civile, eux, per­sé­vèrent. Dans le monde de l’économie, l’Adeci, l’Association pour le déve­lop­pe­ment du com­pa­gnon­nage indus­triel, vient de créer un Club PACA Algérie qui réunit 15 entre­pre­neurs de la région qui ont déjà des rela­tions d’affaires avec l’Algérie. Ce club des 15, ren­for­cé par la Bonnasse Lyonnaise de banque, accepte de par­ta­ger son expé­rience, son vécu, ses pro­blèmes et ses solu­tions avec ceux que tente le mar­ché algé­rien. Il est temps de s’y mettre. C’est un pays qui aura bien­tôt la puis­sance de l’Arabie saou­dite à une heure de vol de Marignane. Un pays ou l’on peut dis­cu­ter de la poli­tique hexa­go­nale en Français avec les chauf­feurs de taxi !

Christian Apothéloz

* Boualem Sansal, qui vit près d’Alger, a publié quatre romans aux Éditions Gallimard