Le journaliste : déblog'notes

Chronique sur GOMET’ – Binational, double national = moins national ?

par | 12 décembre 2015

Je fais par­tie des 3,3 mil­lions de Français qui ont deux pas­se­ports et pire encore je suis né à l’étranger d’un père étran­ger. Grâce à Daladier je serais si je me « com­porte en fait comme le natio­nal d’un pays étran­ger, » sus­cep­tible d’être déchu. Mais avouons-le j’avais oublié cet héri­tage et mes deux pas­se­ports maté­ria­lisent des racines dif­fé­rentes, qui se croisent en moi dans mon his­toire, mes familles, mes affects, ma culture, mes réfé­rences. À éga­li­té. Du moins le croyais-je.

En Méditerranée la double ou multi-appartenance natio­nale est très vivace. Les exodes, les migra­tions, les dépla­ce­ments ont façon­né des popu­la­tions plu­rielles qui ont au cœur un pays de leurs ancêtres, un pays d’accueil, un pays de leurs amours, un pays de leurs enfants. On connaît bien par exemple la capa­ci­té à se mou­voir à par­tir et reve­nir des Libanais. Nous sommes comme l’a écrit Jean Viard, « dans une socié­té d’archipel » où chaque per­sonne a des attaches mul­tiples. Les iti­né­raires, les pas­sages n’effacent pas les traces, les sou­ve­nirs, les iden­ti­tés. Marseille est à cet égard la ville arché­type d’un Cité qui se construit avec des femmes et des hommes qui viennent avec la cer­ti­tude de repar­tir et finissent par res­ter. Mais avec tou­jours en poche un pas­se­port valide.

La bi-nationalité est un signe de moder­ni­té, d’appartenance au monde en mou­ve­ments, contraints ou choi­sis. Le débat récur­rent sur des mesures qui devraient s’appliquer plus spé­ci­fi­que­ment à ces 3,3 mil­lions de Français est tout sim­ple­ment une incon­grui­té juri­dique. Et je suis tou­jours éton­né que cette « déchéance » pos­sible vienne de la droite qui nor­ma­le­ment, est le plus atta­chée à l’idée de Nation. La Nation n’est pas une option, un objet au rayon d’un super­mark, où l’on vien­drait prendre ou lais­ser un pas­se­port, un dra­peau. L’enfant qui naît ne peut échap­per ni à sa famille même s’il la renie même si elle le renie ; il ne peut échap­per à sa ou ses nations quelle que soit son opi­nion. On ne choi­sit ni ses frères et sœurs, ni ses com­pa­triotes. Le signal envoyé est d’une l’inefficacité totale « On ne voit pas com­ment la déchéance de natio­na­li­té pour­rait faire peur à des ter­ro­ristes qui sou­haitent mou­rir ! » a ain­si dénon­cé Patrick Weil[1]. Mais le signal est aus­si de mau­vais augure pour des pays médi­ter­ra­néens qui ont du mal à accep­ter la double appar­te­nance de leur jeu­nesse, comme l’Algérie par exemple.

Lutter contre le ter­ro­risme demande plus d’intelligence que ce coup de men­ton politicien.

Ma double appar­te­nance est plu­tôt tran­quille, je suis né à Zürich, et mes chances de déchoir, res­treintes. Mais si je me sens tou­ché par ce débat, sus­pec­té, ampu­té d’une iden­ti­té à part entière, que dire de ceux qui jus­te­ment ont mal à la France, ceux à qui nous n’avons pas su nar­rer, expli­quer ensei­gner pas­sion­né­ment la France. Il y a la « un moins », une amo­vi­bi­li­té de la natio­na­li­té qui la fra­gi­lise, qui est inutile et nui­sible. Et plu­tôt que de débattre d’une déchéance, il vau­drait mieux s’interroger sur l’entrée en natio­na­li­té fran­çaise[2]. Oui il y a un droit à deve­nir fran­çais et même si la natio­na­li­té est due par le droit, l’administration fran­çaise fait lour­de­ment, mais bête­ment sen­tir que ceux qui ont le code 99 dans leur numé­ro de sécu­ri­té sociale sont dans le col­li­ma­teur. Il m’a fal­lu ain­si plus d’une année de démarches pour obte­nir le juge­ment, eh oui, c’est un juge­ment qui m’autorise à deman­der un pas­se­port. J’ai four­ni des papiers les plus impro­bables. Mais on n’a jamais véri­fié que je par­lais fran­çais, que je connais­sais les cou­leurs de notre dra­peau ou que j’avais quelques notions d’histoire ou de culture de mon pays. Incongruité à mon sens, que n’ont pas des voi­sins plus accueillants comme l’Allemagne qui forme très for­te­ment à l’apprentissage de la langue ger­ma­nique tous ceux qui veulent sim­ple­ment, rési­der dans le pays.

L’ami Jean Pierre Mignard avait très judi­cieu­se­ment pro­po­sé d’utiliser la mesure « d’indignité natio­nale » qui existe dans notre droit et qui s’applique à toutes les per­sonnes de natio­na­li­té fran­çaise, bina­tio­nales ou non, sans aucune dis­tinc­tion de lieu de nais­sance. Si nous n’avions que l’unité de la Nation en vue c’est ce qui s’imposerait…

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[1] Patrick Weil : « Le pro­jet de déchéance de natio­na­li­té crée de la sus­pi­cion à l’encontre d’une par­tie des Français »

[2] J’avais per­du mes amis de droite au pre­mier ali­néa, je perds mes amis de gauche avec cet énoncé