Le journaliste : déblog'notes

Crise morale ? Rupture morale…

par | 01 octobre 2008

CAC 40 2008

À voir la courbe du CAC 40, qui perd un quart de sa valeur à ce jour en un mois, à voir de belles entre­prises perdre 80 % de leur valeur faciale, à écou­ter chaque jour les conver­sions et les recon­ver­sions des plus grands argen­tiers, je revis ce 11 sep­tembre 2001 où j’assistais, chez mon coif­feur, rue la République, incré­dule, en direct à la chute d’un monde.
Chaque dévis­sage paraît aus­si impro­bable que le pré­cé­dent et que le sui­vant. Jusqu’à ce que le châ­teau de cartes s’effondre comme le 11 sep­tembre dans un immense nuage de pous­sière.
Nul ne sait où ce trem­ble­ment de terre nous conduit, mais contrai­re­ment aux Twins towers qui mar­quaient une rup­ture his­to­rique, un fait inédit, une attaque sur­prise, cette crise-là était annon­cée. Oui, depuis des années de grands éco­no­mistes comme Joseph Stiglitz, ou plus près de nous les membres du Cercle des éco­no­mistes (1) ont dit la vani­té de cette construc­tion, sa fra­gi­li­té et son aber­ra­tion. Des phi­lo­sophes, comme Olivier Abel ou Patrick Viveret ont poin­té les dérives de ce monde déré­glé. Sans échos.
Plus même lorsqu‘un petit employé de banque a pu jouer avec 50 mil­liards d’euros et en perdre 5 on a clas­sé l’affaire dans les faits-divers. Le lam­piste Jérôme était « un ter­ro­riste » et l’affaire fut remi­sée sans que l’on s’interroge sur la méca­nique infer­nale qui avait conduit à ce jeu de poker men­teur.
À la dif­fé­rence du 11 sep­tembre, les Ben Laden sont dans les tours. Depuis 20 ans, ceux que l’on appelle « les mar­chés », une enti­té opaque et erra­tique, cumulent et accu­mulent des pro­fits qu’au­cune entre­prise rai­son­nable ne peut affi­cher deux années de suite. Soyons clairs une excel­lente PME qui fait 8 % de béné­fice est une excel­lente affaire, 10 % c’est très bien. La ren­ta­bi­li­té la bourse elle-même sur le très long terme est de 7 %. Au-delà, nous sommes dans la fic­tion. Faire croire et exi­ger des ren­de­ments infer­naux est un pousse au crime. D’autres que moi en ont détaillé la méca­nique. Mais l’histoire éco­no­mique est sans appel. Conjoncturellement cer­tains peuvent pro­fi­ter des bulles, des fic­tions, des aber­ra­tions du sys­tème, mais tôt ou tard la « valeur » non pro­duite, non assise sur du réel s’effondre. Sauf pour ceux qui ont encais­sé à temps (2). Nous ne sommes pas vac­ci­nés de cette dérive du capi­ta­lisme. La presse s’esbaudit encore devant ceux qui, au milieu du désastre, tirent les mar­rons à feu.
S’il faut une rup­ture et un vraie, c’est avec cette éco­no­mie de paco­tille qui n’a à voir ni avec la vie concrète de l’entreprise, ni avec l’exigence du mar­ché lui-même.
Le capi­ta­lisme repose sur la morale, Adam Smith n’était pas éco­no­miste, mais mora­liste.
Trois piliers sont fon­da­men­taux : la confiance, le res­pect des règles et la trans­pa­rence. En énon­çant ces trois valeurs, cha­cun voit bien que cette crise est une crise morale, d’abord.
Certains ban­quiers, qui ont en charge de pré­ser­ver l’épargne, et des fonds de pen­sion, qui doivent garan­tir la vieillesse, ont tra­hi la confiance des épar­gnants par des aven­tures plus que dou­teuses.
Les tra­ders et autres bour­si­co­teurs se sont affran­chis des règles pru­den­tielles qu’ils connaissent et que les éta­blis­se­ments finan­ciers imposent à leurs propres clients entre­prises.
Enfin l’opacité est telle que nul ne peut garan­tir ce qu’il détient. Une banque ou un fond peuvent rece­ler, dans des pro­duits dits « struc­tu­rés » ou « déri­vés » des Junk bonds pour­ris (mais bien cotés par Moody’s, Standard & Poor’s ou Fitch Ratings).
Au risque d’étonner, je reven­dique donc face à cette crise morale, une rup­ture morale. Notre éco­no­mie doit reve­nir à ses fon­da­men­taux, à la confiance, au res­pect des règles et à la trans­pa­rence. Nous devons sor­tir de cette fic­tion infer­nale qui nous tire vers le bas pour ren­trer dans la vraie vie, pour remettre le monde à l’endroit, c’est-à-dire sur des fon­da­tions éthiques et morales. Morale ne veut pas dire mol­lesse ! Calvin, dont nous fête­rons le 500 à anni­ver­saire en 2009, impo­sa la rigueur pro­tes­tante à la République gene­voise : le res­pect des règles n’était pas option­nel, mais les affaires y furent prospères.

Christian Apothéloz

(1) Les 4, 5 et 6 juillet 2008, les Rencontres Économiques d’Aix-en-Provence ont eu pour thème : Les nou­velles fron­tières de l’Entreprise. Le Cercle des éco­no­mistes, orga­ni­sa­teur, publiait une décla­ra­tion finale dont les termes sont lim­pides :

“Qu’a‑t-on appris en 2008 ?

 • La dette a été le moteur de la crois­sance selon les carac­té­ris­tiques inhé­rentes au capi­ta­lisme anglo-saxon : exi­gence exces­sive de ren­ta­bi­li­té du capi­tal, effet de levier, dés­in­ter­mé­dia­tion, court-termisme. Il en est résul­té de pro­fonds dés­équi­libres finan­ciers inter­na­tio­naux dont nous payons aujourd’hui le coût.
 • Les règles et ins­ti­tu­tions régis­sant les mar­chés mon­diaux ont revê­tu un carac­tère de plus en plus désta­bi­li­sant et pro­cy­clique. On peut évo­quer par­ti­cu­liè­re­ment la com­bi­nai­son de la régle­men­ta­tion pru­den­tielle et des normes comp­tables et spé­cia­le­ment de la règle de valo­ri­sa­tion à la valeur du mar­ché, les modes de rému­né­ra­tion des diri­geants for­te­ment inci­ta­tifs au risque.
 • Les inéga­li­tés entre indi­vi­dus se creusent, même si ce der­nier phé­no­mène est en par­tie mas­qué par l’accroissement du pou­voir d’achat d’une nou­velle classe moyenne dans les pays émer­gents, sur­tout en Chine et en Inde.
 • L’aveuglement devant le carac­tère iné­luc­table de la hausse des prix des matières pre­mière a retar­dé le chan­ge­ment néces­saire d’organisation éner­gé­tique.
 • Le débat sur les fonds sou­ve­rains a mon­tré que la ques­tion du contrôle du capi­tal des grandes entre­prises et des échanges avec des éco­no­mies encore éta­ti­sées n’a pas trou­vé à ce jour de réponse satis­fai­sante.“

www.lecercledeseconomistes.asso.fr

(2) John Paulson, par exemple, le « sul­tan des sub­primes », a encais­sé pas moins de trois mil­liards de reve­nus en 2007. Cet ancien de chez Bear Stearns, la banque qui a frô­lé la faillite avait anti­ci­pé la crise immo­bi­lière aux États-Unis. Il a créé pro­gres­si­ve­ment 4 fonds spé­cu­la­tifs des­ti­nés à cou­vrir le risque de défaillance des titres hypo­thé­caires. Les avoirs de ses fonds sont éva­lués à 29 mil­liards de dollars.

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