Le journaliste : déblog'notes

De la sécurité, du droit et de la morale…

par | 9 septembre 2011

Les ques­tions liées à la sécu­ri­té des per­sonnes et des biens sont tou­jours enta­chées d’a prio­ri idéo­lo­giques ou de faux débats qui empêchent la recherche simple et rai­son­née de solu­tions pérennes.
Le simple fait de pro­non­cer le mot ren­voie déjà des conno­ta­tions poli­ti­ciennes, à des caté­go­ries, à des injonc­tions par­ti­sanes. La réa­li­té est pour­tant là et per­sonne en peut la démen­tir : la vio­lence, les agres­sions, les vols, les effrac­tions, les tra­fics de drogues, les inci­vi­li­tés sont en pro­gres­sion par­ti­cu­liè­re­ment dans notre ville de Marseille. 1 200 infrac­tions consta­tées par semaine dans le dépar­te­ment, Plus de 80 règle­ments de comptes mor­tels depuis jan­vier 2010 ! Rien n’y fait, ni les démons­tra­tions de forces, ni les décla­ra­tions fra­cas­santes, ni les nomi­na­tions mira­cu­leuses, ni les déné­ga­tions outra­gées.
Le résul­tat est que la popu­la­tion se replie, se cal­feutre, se méfie et regarde de plus en plus l’autre, le pas­sant, comme un dan­ger poten­tiel. La défiance et la peur s’installent, seuls ceux qui vivent hors sols peuvent nier cette évi­dence.
Par rap­port à ces faits, il me semble impor­tant de poser des fon­de­ments simples.

La sécurité est un droit de l’homme

La décla­ra­tion de 89 pro­clame faut – il le rap­pe­ler que « La pro­prié­té est un droit invio­lable et sacré » et la décla­ra­tion de 1948 que « Nul ne peut être arbi­trai­re­ment pri­vé de sa pro­prié­té »
Ou article 3 : « Tout indi­vi­du a droit à la vie, à la liber­té et à la sûre­té de sa per­sonne ». On ne peut invo­quer les droits l’homme à l’étranger sans consi­dé­rer que ce droit à la sécu­ri­té fait par­tie de ce que nous devons vivre ici et main­te­nant. Un roman­tisme de la délin­quance, une ima­ge­rie du fric-frac à Monaco, obli­tèrent ce droit depuis long­temps. De Brassens à Belmondo (que j’aime !), toute une fil­mo­gra­phie et une lit­té­ra­ture ont fait du délin­quant, un Robin des bois qui vole au riche et donne aux pauvres, une image du petit voleur de pomme qui échappe à la marée chaus­sée, du gavroche qui cha­parde. Nous sommes aujourd’hui très loin de ces images d’Épinal. Nous sommes dans les agres­sions froides, dans les règle­ments de comptes san­glants, dans les tra­fics de drogues, dans des sys­tèmes mafieux, dans l’intimidation. Et les vic­times ne sont plus les grandes for­tunes qui ont les moyens de se pro­té­ger, de sécu­ri­ser des espaces de vie ou de mettre à l’abri leurs biens.
Oui, il est urgent pour défendre les droits de l’homme de défendre « le droit à la vie, à la liber­té et à la sûre­té de sa personne ».

Prévention et répression

Second para­digme qui étonne est le piège dans lequel se sont enfer­més gauche et droite. La droite serait plus sécu­ri­taire et la gauche plus encline à la pré­ven­tion. Il est hal­lu­ci­nant que l’on puisse oppo­ser ces deux notions. Elles sont dis­tinctes mais indis­so­ciables de la vie. C’est un inva­riant socio­lo­gique que ces deux notions pour orga­ni­ser une vie com­mune. De la pre­mière tri­bu pré­his­to­rique, au plus déve­lop­pé de nos pays, il a tou­jours fal­lu pour orga­ni­ser la vie sociale construire deux piliers :

  1. Établir des règles, les trans­mettre, édu­quer, convaincre de leur bien-fondé, et invi­ter à leur appli­ca­tion. C’est la pré­ven­tion et l’éducation.
  2. Établir des sanc­tions en cas de trans­gres­sion de ces règles et les appli­quer c’est la répression.

Toute com­mu­nau­té se donne ces deux aspects indis­so­ciables de la socia­bi­li­té.
Quelle asso­cia­tion, quelle entre­prise, quelle famille, quel club spor­tif, quel groupe humain peut se pas­ser de ces deux aspects pour per­du­rer sans se dis­lo­quer ?
Par quelle aber­ra­tion a‑t-on pu en venir à oppo­ser l’un à l’autre ?
Le pro­grès de l’humanité s’est fait par le pro­grès des droits et du droit et par le res­pect de ce droit et des droits. Un res­pect qui n’est pas spon­ta­né ou natu­rel, mais enca­dré, ordon­né et orga­ni­sé.
Dérivée de cette approche est l’excuse socio­lo­gique, fami­liale ou sociale. Un délit est grave certes, mais le délit s’explique par un milieu fami­lial, un enfant de la DASS, ou toutes autres expli­ca­tions plau­sibles. Le drame est que les expli­ca­tions, les ana­lyses les plus savantes ne font pas avan­cer le pro­blème. Nous devons bien sûr, trou­ver des solu­tions qui aident à recons­truire des par­cours de vie, qui remettent sur un che­min dit d’insertion, qui per­mettent d’échapper à l’univers de la délin­quance. Notre sys­tème de répres­sion, notre sys­tème car­cé­ral sont à cet égard aux anti­podes de ce qu’ils devraient être. Mais s’il revient à l’avocat de plai­der le pas­sé, l’excuse, l’histoire du délin­quant, il revient à la socié­té de dire la loi et de la faire res­pec­ter. Trop de confu­sion tein­tée d’un mora­lisme social fait que la loi devient élas­tique, natu­rel­le­ment contes­table et la peine trar­dive, déca­lée n’a plus de fonc­tion sociale.

Justice lente, Justice inique

Ceci nous conduit à un sys­tème judi­ciaire qui semble satis­faire tout le monde (il y a tant d’avocats en poli­tique !) et qui est en fait le cœur de notre machine à perdre nos valeurs. Et ceci pour une ques­tion simple de rythme, de temps, de trai­te­ment des affaires. Pourquoi faut-il trois ans à mini­ma pour juger une affaire. Trois années d’enquête ? C’est un gag ! Trois années d’études, c’est un mys­tère ! Trois années d’investigations ? C’est un exploit. !
Non, notre jus­tice qui est cer­tai­ne­ment une de nos admi­nis­tra­tions les plus archaïques a pris un rythme qui pro­duit per­pé­tuel­le­ment du déni de jus­tice. La sanc­tion n’a de pou­voir péda­go­gique que si elle est rapide, conco­mi­tante des faits. Tant pour la vic­time que pour le délin­quant. Ce fac­teur temps est mor­ti­fère. Et l’on s’en accom­mode, ce qui fait que par un tour de passe-passe bien habillé, la déten­tion pro­vi­soire devient la sanc­tion et le juge­ment va trans­for­mer la déten­tion pro­vi­soire en pri­son ferme, accor­dant sou­vent le sur­sis pour le reste. C’est un bri­co­lage éhon­té et géné­ra­li­sé, il suf­fit de lire les rubriques faits-divers pour le consta­ter. Mais il ne pro­duit aucune poli­tique de res­pect du droit. Conscient de ces erre­ments, et pour satis­faire une demande publique, on a intro­duit la com­pa­ru­tion immé­diate qui ne fait pas mieux puisqu’elle devient un juge­ment au rabais. Mais per­sonne ne veut s’attaquer à une vraie reforme en pro­fon­deur de la jus­tice qui ramè­ne­rait les délais de juge­ment à moins d’un an. D’autres pays le font qui sont des démo­cra­ties recon­nues. En quoi est-ce impossible ?

Plus de police ?

Arrivé à se stade, nous par­ve­nons au débat ultime qui serait dans le nombre de poli­ciers et gen­darmes et dans le bud­get qui leur est accor­dé. Faute d’une réflexion sur les délin­quances, faute d’une car­to­gra­phie par­ta­gée des risques, faute d’un débat serein sur la ques­tion, le seul débat se résume au plus ou moins. L’ami André Yves Portnoff donne sou­vent l’exemple du Dôme de Florence (1). Ce fut la plus grande cou­pole de son époque construite uni­que­ment en briques. Un ouvrage excep­tion­nel, non parce qu’il y a beau­coup de briques, mais parce que l’architecte a uti­li­sé la construc­tion en épis qui fait du dôme un édi­fice solide et équi­li­bré. Ajouter une brique de plus aux quatre mil­lions savam­ment agen­cées ne ser­vi­rait à rien, en pré­le­ver une ferait s’écrouler l’église. Ceci pour dire que l’important est de savoir quelle est la bonne construc­tion, plu­tôt que d’additionner ou sous­traire des uni­tés.
Je ne suis pas un expert de la police et de la gen­dar­me­rie, mais ce que j’en lis, ce que j’en vois, ce que j’en vis me fait dire que nous avons un organe sans bous­sole, avec un mana­ge­ment erra­tique et cer­tai­ne­ment pas un outil qui obéit à une stra­té­gie, qui a une vision, qui a un plan d’action et des poli­tiques d’évaluation lisibles.

  1. Petit exemple vécu. Qui a pas­sé, pour un simple constat d’effraction, une après-midi dans un com­mis­sa­riat y ver­ra un concen­tré de police éton­nant. Des jeunes recrues dés­œu­vrées, des agents (es) qui accueillent avec bien­veillance, patience et com­pas­sion des per­sonnes qui sont désem­pa­rées ou vin­di­ca­tives, des per­son­nages gros­siers et limite racistes, des bri­gades qui roulent des méca­niques… Tout cela dans un même uni­vers avec des outils infor­ma­tiques et métho­do­lo­giques mani­fes­te­ment obsolètes.
  2. Second exemple vécu. Sur le Vieux port je vois débar­quer des CRS. J’attends à une affaire grave. Il y a là un véhi­cule de trans­port, cinq ou six agents, dont mani­fes­te­ment un gra­dé. Le véhi­cule s’arrête, bloque la cir­cu­la­tion, les CRS des­cendent vers un voleur, un délin­quant, un tra­fi­quant ? Non ! Ils se dirigent vers une marche de l’embarcadère des navettes Veolia où une dame de 50 ans, SDF cer­tai­ne­ment, s’est ins­tal­lée avec une gla­cière pour vendre à la sau­vette des bois­sons fraîches. ! Nous sommes bien protégés.
  3. Troisième exemple vécu. Dans le sec­teur Gambetta Canebière, j’ai été cam­brio­lé : effrac­tion, vol d’ordinateur et appa­reil pho­to. Nous retrou­vons des traces qui indiquent que le voleur, spor­tif, est pas­sé par des jar­dins inté­rieurs. Puis nous décou­vrons qu’au moins quatre appar­te­ments ou bureaux entou­rant les jar­dins ont été frac­tu­rés et déva­li­sés de la même façon. Un rôdeur a été vu en repé­rage sur les murs mitoyens. Tous ces faits sont signa­lés au com­mis­sa­riat de Noailles et mani­fes­te­ment n’intéressent pas nos inter­lo­cu­teurs, voire les embar­rasse, ils sont « débor­dés » par quoi on ne sait quoi et ne savent pas où « clas­ser » ces informations !

On pour­rait mul­ti­plier ces exemples vécus. Cette délin­quance de proxi­mi­té n’intéresse pas nos poli­ciers et nos diri­geants et si l’on mul­ti­pliait par deux les effec­tifs de Noailles, je ne suis pas sûr que nous aurions avan­cé d’un iota vers plus de sécu­ri­té vécue.
La ques­tion cen­trale que per­sonne ne pose, porte sur le diag­nos­tic détaillé de l’insécurité, sur la stra­té­gie des forces de polices, sur les plans d’actions, sur le mana­ge­ment et l’expertise, sur les com­pé­tences et sur les objec­tifs, sur les résul­tats tangibles.

Insécurité et exemplarité

On parle de l’insécurité comme s’il s’agissait d’un pru­rit loca­li­sé, le plus sou­vent dans des quar­tiers ou popu­la­tions ciblées. L’insécurité est un symp­tôme d’une socié­té malade. Dans l’histoire des civi­li­sa­tions, retour­nez à vos manuels d’histoire, les fins de règne, les fins d’époque, les fins de civi­li­sa­tions sont tou­jours mar­quées par un déli­te­ment de la sécu­ri­té de per­sonnes et ceux qui en souffrent le plus sont tou­jours ceux d’en bas.
Par contre, res­tau­rer un état de droit avec le res­pect de la règle, de la loi, de l’éthique ne peut venir que d’en haut. Albert Schweitzer disait « L’exemplarité n’est pas une façon d’influencer, c’est la seule. ». Lorsque la trans­gres­sion est ins­tau­rée en modèle, lorsque les affaires sont bana­li­sées, lorsque le jeu des grands consiste à échap­per à l’impôt, lorsque les diri­geants poli­tiques s’affranchissent pour eux-mêmes des règles, lorsque des ser­vices publics tolèrent à l’antenne des per­sonnes condam­nées pour racisme, lorsque les voi­tures de police roulent sur les voies de tram… il est vain de pen­ser une poli­tique de lutte contre les insé­cu­ri­tés car elle sera per­çue par ceux d’en bas, vic­times comme délin­quants, comme illé­gi­time. La liste serait longue de cette tolé­rance gogue­narde, de ce mépris avé­ré de la loi, de cette inci­vi­li­té gra­dée. C’est une spé­ci­fi­ci­té latine. Son extrême nous conduit à l’Italie ou il a fal­lu des années pour que s’ébranle le pou­voir d’un homme dont l’immoralité inté­grale est avé­rée, et qui a trans­for­mé l’Italie en zone pri­vée. Pensez à l’inverse qu’en Allemagne, un lea­der poli­tique voit sa car­rière bri­sée parce qu’il a pom­pé une par­tie de sa thèse d’économie !
La ques­tion de la sécu­ri­té est une ques­tion sociale, mais non en terme d’explication « sociale » de la délin­quance, (il y a des experts pour cela), mais en terme de choix socié­tal, de choix poli­tique et éthique. Si tout le monde se satis­fait du laxisme ambiant, asso­cié à des coups de gueule et des rafles spas­mo­diques, conti­nuons.
Si nous vou­lons que ça change, il ne faut pas, plus de ceci, ou moins de cela, il faut savoir quelle socié­té nous vou­lons.
Est-ce que dans cette socié­té, la simple aspi­ra­tion à vivre en sécu­ri­té, avec les droits de 89 et 45, à vivre « tran­quille », est fon­da­men­tale, ou est-ce un argu­ment facho ?

Christian Apothéloz