Le journaliste : déblog'notes

Du paradoxe démocratique…

par | 9 septembre 2019

La dis­pa­ri­tion de Jacques Chirac, le déluge d’hommages et les quelques voix qui nuancent invitent à s’interroger sur le poli­tique, sur son action et in fine son exercice.

chirac gignols

Le poli­tique est par essence un monde de com­bat, de conflits, d’affrontements. Il est exer­cice du pou­voir et le pou­voir est une essence qui ne se laisse pas sai­sir aisé­ment. Tous ceux qui croient, font sem­blant de croire, ou font croire que l’exercice poli­tique pour­rait deve­nir lis­sé, tran­quille, cool, sont des doux rêveurs, des cyniques ou des hypo­crites. Le pou­voir, est pou­voir sur les autres (j’entends ceux qui me disent mais non « avec les autres », MDR !) et donc rap­port de force.

La vie de nos poli­tiques est ain­si faite, de coups, d’alliances, de mésal­liances et de tra­hi­sons. Elle enchaîne suc­cès et chutes, rebonds et plon­geons, avec une inten­si­té roma­nesque qui sur­passe la vie du com­mun des mor­tels.

C’est parce que nous avons par­ta­gé ce roman, ce théâtre comme dit jus­te­ment Michel Péraldi, que nous finis­sons par aimer l’acteur, même si nous avons black­bou­lé l’édile et mau­dit sa poli­tique. Ainsi en est-il de la Chiracmania. Mais une fois que nous avons salué la per­for­mance d’acteur, nous nous inter­ro­geons sur le rôle joué, écrit, assu­mé. Sur le bilan et sur l’action. Et nous voyons alors se des­si­ner deux inva­riants de la vie politique :

  1. L’homme poli­tique doit conqué­rir. La cam­pagne élec­to­rale, les jeux de par­ti et d’assemblée, les cam­pagnes, les affron­te­ments média­tiques sont les ingré­dients de cette conquête. Il faut y être pug­nace, retors, réso­lu, blin­dé et malin.
  2. L’homme poli­tique doit gérer. « Naturel, il s’est fait élire pour cela » direz-vous. Cet exer­cice sou­vent rébar­ba­tif, tech­nique, lent, long (« putain deux ans ! ») ennuie mani­fes­te­ment cer­tains, ne pas­sionne pas d’autres, qui délèguent, sur­volent, reculent, parent à l’urgence, cèdent au quo­ti­dien, laissent filer le pays, la ville à ses dérives. D’autres y voient leur accom­plis­se­ment, s’attachent au long terme, ont une vision, qu’ils peinent à faire par­ta­ger, et prennent des déci­sions qui seront visibles une décen­nie plus tard.

En énon­çant ces évi­dences, cha­cun a mis des noms sur ces deux talents, il y a les hommes de la conquête et il y a les hommes de la ges­tion trans­for­ma­trice.

La démo­cra­tie donne une prime aux pre­miers, il faut conqué­rir pour gérer. Nous ne sommes ni dans l’entreprise, ni dans l’administration, où la recon­nais­sance sur CV d’une com­pé­tence peut abou­tir à une nomi­na­tion.

Nous sommes donc prin­ci­pa­le­ment gou­ver­nés par des femmes et des hommes qui ont des talents de conquis­ta­dor. Les femmes et hommes de convic­tion, doivent sur­mon­ter leur ADN pour par­tir à la bataille et ils y sont rare­ment les meilleurs.

Archétypes d’homo poli­ti­cus, Jean Claude Gaudin est évi­dem­ment un homme du com­bat, il a aimé et a gagné dans l’adversité, il flaire, il res­sent, il joue et gagne. Mais l’exercice du pou­voir l’ennuie. Combien de fois les jour­na­listes l’ont enten­du dire : « je vais vous lire le dis­cours que m’ont pré­pa­ré mes col­la­bo­ra­teurs » pour annon­cer un pro­jet éco­no­mique par exemple. Puis la cor­vée finie, il reprend son habit, sa gouaille et son sou­rire et narre une anec­dote, flatte un invi­té ou décoche des flèches assas­sines sur l’adversaire du jour. Bravo l’artiste !

Je vous laisse rem­plir le tableau avec vos poli­tiques pré­fé­rés. Ceux qui ont une envie de trans­for­ma­tion, un pro­jet, une vision sont rare­ment gagnants de Chaban-Delmas et à Michel Rocard en pas­sant par Mendès-France.

La poli­tique n’est pas un exer­cice ouvert, le cercle se rétré­cit et l’élu devient un pro­fes­sion­nel. La socié­té civile est som­mée et depuis long­temps de s’y inves­tir. Mais si les concur­rences pro­fes­sion­nelles sont sérieuses dans tous les domaines, nul milieu n’exige ces com­pé­tences para­doxales, d’être un homme du pro­jet et un homme du com­bat défen­sif et offen­sif per­ma­nent. À petite échelle, la vie de cer­taines asso­cia­tions peut offrir des simi­li­tudes, mais heu­reu­se­ment plus rare­ment.

Ce para­doxe à la veille de muni­ci­pales explique la défec­tion de nom­breux maires et la réti­cence de per­son­na­li­tés d’exception.

Mais il n’y a pas d’issue évi­dente. On pour­rait renon­cer à la démo­cra­tie et pas­ser en méri­to­cra­tie avec un exa­men d’entrée à la fonc­tion d’élu. Pas sûr que ce soit une solu­tion ! Certains, c’est tenace aujourd’hui, magni­fient le tirage au sort comme si le pur hasard deve­nait meilleur que le choix humain : c’est trop déses­pé­rer de l’homme. Et je déteste cette mode régres­sive.

Il nous fau­dra donc voter, choi­sir trop sou­vent par défaut ou se mouiller et prendre des coups. Ainsi va notre modèle démocratique.