Le journaliste : déblog'notes

Municipales 2020 Marseille : Le compte à rebours a commencé

par | 2 février 2019

« D’après toi, qui sera le pro­chain maire de Marseille ? » La ques­tion se fait de plus en pres­sante auprès du jour­na­liste que l’on croit « bien infor­mé ». Depuis le début de l’année et avec une accé­lé­ra­tion sen­sible, la muni­ci­pale s’installe comme l’échéance pre­mière. La loi NOTRe, après les lois décen­tra­li­sa­tion diverses et variées, a pu désha­biller Monsieur le Maire de beau­coup de ses pré­ro­ga­tives et de ses moyens, le fau­teuil du pre­mier magis­trat reste pres­ti­gieux, il est celui de la plus forte per­son­na­li­té de la Cité, tant au plan poli­tique que sym­bo­lique. Alors que dans le même temps nous n’avons aucune assu­rance sur l’élection au suf­frage direct de ceux qui décident, à la métropole.

resultats marseille presidentielles 2017

Et les Marseillais ont rai­son de se foca­li­ser sur ce scru­tin. Au soir des muni­ci­pales, en mars 2020, quand les dépouille­ments révé­le­ront un nou­veau visage de la France pro­fonde, trois villes, celles du PLM, seront dans le focus des com­men­taires. Paris qui est tou­jours pour le pou­voir en place, ou un allié ou une place de recon­quête pour l’adversaire, Lyon sauf cata­clysme res­te­ra lyon­naise, mais Marseille sera dans le col­li­ma­teur, La fin des années Gaudin, 24 longues, trop longues années, l’intérêt, l’affect affi­ché du Président de la République pour la Cité pho­céenne, l’engagement de la France insou­mise, le risque du Rassemblement natio­nal vont atti­rer tous les médias. Et le bas­cu­le­ment, ou non, vers la majo­ri­té pré­si­den­tielle de Marseille sera un des évé­ne­ments majeurs du quinquennat.

Or donc, peut-on à 14 mois, pré­voir quoique ce soit ? Certainement pas.

Et je vais ana­ly­ser pour­quoi. Par contre au lieu de suivre l’écume des jours, je vais pré­sen­ter mes cinq clefs pour ce scru­tin hors normes.

  • Tout peut chan­ger et vite
  • La tec­to­nique des plaques
  • Citoyen, a voté… citoyen a fuité…
  • Une tra­gé­die grecque
  • Une his­toire d’amour

Tout peut changer et vite

Certains croient encore aux tra­jec­toires linéaires, aux courses tran­quilles et bali­sées, aux des­seins venus de loin. Le temps poli­tique s’est redou­ta­ble­ment accéléré.

Nous sommes à 14 mois des muni­ci­pales. Souvenez vous à 14 mois des pré­si­den­tielles Emmanuel Macron était encore ministre et décla­rait sur Europe 1 : “Bien sûr que je sou­haite que François Hollande soit can­di­dat”. En quelques mois les pré­si­den­tiables se sont enli­sés uns après les autres, les son­dages ont fait du yoyo et chaque épi­sode a lais­sé sur le bord de la route ses vic­times du jour. Le temps média­tique fait son œuvre et peut à tout moment cham­bou­ler toutes les stra­té­gies et tous les plans de com­mu­ni­ca­tion. Nous venons de le vivre à Marseille. Lorsqu’ils se sont lan­cés, à pas feu­tré, dans la com­pé­ti­tion, Martine Vassal comme Bruno Gilles se sont abri­tés sous le para­pluie Gaudin reven­di­quant un par­rai­nage, un héri­tage, une suc­ces­sion tranquille.

Arrive l’effondrement de la rue d’Aubagne et ce lien devient vite embar­ras­sant, sortent comme par miracle des plans de résorp­tion de l’habitat insa­lubre et l’on n’est pas loin du devoir d’inventaire. L’ombre de Jean Claude Gaudin est deve­nue en quelques semaines une malédiction.

C’est un exemple, il y en aura d’autres, car la média­ti­sa­tion ultra­ra­pide, les pos­si­bi­li­tés de réac­tion hors des canaux offi­ciels ou fil­trés, font que chaque évé­ne­ment génère immé­dia­te­ment un effet dévas­ta­teur. Ajoutons qu’à Marseille plus qu’ailleurs le siège muni­ci­pal se conquiert et ne s’hérite pas. La cité pho­céenne n’a jamais connu de maire adou­bé par son pré­dé­ces­seur, de pas­sage tran­quille de relais, de conti­nui­té programmée.

La tectonique des plaques

La chro­nique poli­tique s’est ins­tal­lée dans ce pro­logue comme si la par­tie se jouait au sein des Républicains, dans la lignée du maire sor­tant. C’est oublier un peu vite la géo­po­li­tique mar­seillaise. Le maire a car­ton­né en 2014 avec 38 % des voix, mais aux pré­si­den­tielles François Fillon fait moins de 20 % à Marseille. Ceux qui sont taci­te­ment ou expli­ci­te­ment en lice Renaud Muselier, Martine Vassal, Valérie Boyer ou Bruno Gilles se dis­putent un ter­ri­toire étroit qui repré­sente au mieux le quart des votants.

En fait Marseille compte 500 000 élec­teurs. Environ 370 000 viennent voter. Et l’électorat se dis­tri­bue en quatre blocs de + ou – 80 000 voix.

  1. La droite extrême avec le Front natio­nal aujourd’hui ras­sem­ble­ment national,
  2. L’extrême gauche, orphe­line du par­ti com­mu­niste et qui se recons­truit avec la France insou­mise plus une pous­sière de voix sur les for­ma­tions trotskistes.
  3. Une gauche avec un centre gauche que Gaston Defferre a long­temps incarnée
  4. Une droite et un centre droit qui fut le pré car­ré que Jean Claude Gaudin a su conqué­rir et labourer.

Donnée mar­seillaise : jamais les for­ma­tions cen­tristes, un peu à gauche, ou un peu à droite n’ont per­du­ré et fina­le­ment toutes les ten­ta­tives pour struc­tu­rer un centre se sont tra­duites par une attrac­tion aiman­tée vers un pôle de droite ou de gauche. Par contre l’électeur mar­seillais ne cau­tionne pas cette pola­ri­sa­tion fruit du mode de scru­tin et a mar­qué sa pré­fé­rence pour ceux qui ras­semblent au centre.

Géographiquement ces quatre blocs de 20 % se sont cris­tal­li­sés sur les ter­ri­toires avec aux cours des 20 der­nières années deux mutations.

  • Au Nord, le FN/RN qui a com­men­cé par pros­pé­rer dans la fou­lée de la droite au sud, est deve­nu l’expression des quar­tiers nord avec la conquête d’une mai­rie de sec­teur et des scores puis­sants dans les 13–14-15–16e arron­dis­se­ments. Les socia­listes brillam­ment repré­sen­tés par Gibrayel et Andrieux y ont appor­té une contri­bu­tion his­to­rique. Il s’est ins­tal­lé un face-à-face durable et gla­çant d’une moi­tié de la popu­la­tion qui ne veut plus vivre avec l’autre.
  • L’est de Marseille fut long­temps une réserve du Parti socia­liste. Un socia­lisme conser­va­teur que la dynas­tie Masse fai­sait fruc­ti­fier. Or ces quar­tiers ont bas­cu­lé à droite, entre extrême droite et droite dure, grâce à une habile poli­tique de loge­ment, un décou­page savant et un glis­se­ment de la popu­la­tion d’un clien­té­lisme à un autre.

Face à ces don­nées, de la dure géo­po­li­tique, on voit toute la dif­fi­cul­té de l’exercice des can­di­dats Exercice dif­fi­cile à droite où aucun lea­der, pour l’instant, ne s’installe natu­rel­le­ment. Difficulté pour le par­ti pré­si­den­tiel qui a pro­fi­té lar­ge­ment du déli­te­ment du par­ti socia­liste, mais qui devra d’abord conqué­rir et conso­li­der son bloc de 20 % pour avoir droit à la parole.

Citoyen, a voté… citoyen a fuité…

La clef de l’élection est donc d’abord dans la capa­ci­té de chaque camp à mobi­li­ser ses élec­teurs poten­tiels. Chaque vic­toire élec­to­rale est en géné­ral une vic­toire par défaut. N’imaginons pas des mil­liers de citoyens pas­sant d’une opi­nion à une autre ou inver­se­ment. La vic­toire tient dans la capa­ci­té du lea­der à faire d’abord se lever son camp et ses sym­pa­thi­sants poten­tiels, à les emme­ner dans l’isoloir et à choi­sir le bon bul­le­tin. Le résul­tat final est la résul­tante de ces mobi­li­sa­tions ou démo­bi­li­sa­tions partisanes.

  • Par exemple le FN/RN l’a empor­té en 2014 dans les 13 14es parce que les Républicains et les socia­listes se sont main­te­nus au second tour et ont sciem­ment pro­duit une tri­an­gu­laire dans laquelle le vote pour le socia­liste n’a pas dépas­sé les 32,52 % sans faire le plein des voix de gauche alors que Stéphane Ravier avait peu pro­gres­sé (moins de 3 points entre les deux tous). Même phé­no­mène de démo­bi­li­sa­tion dans le 1–7 sec­teur ancré à gauche et qui voit Dominique Tian atteindre les 40 % alors que Patrick Menucci pla­fonne à 40 % avec 40 % d’abstention et 3 % de bul­le­tins nuls.
  • Un avo­cat, obser­va­teur avi­sé de la poli­tique mar­seillaise m’invitait à comp­ter les bateaux qui quittent le vieux port pour savoir si l’électorat de beaux quar­tiers, plu­tôt à droite avait choi­si l’urne ou la voile. Je ne ferai pas de ce « comp­tage » une don­née scien­ti­fique, mais le nombre total de votants dans les cir­cons­crip­tions mar­quées d’un côté ou de l’autre donne sou­vent la ten­dance du résul­tat final.
  • Encore un exemple, Bernard Deflesselles est sor­ti gagnant des der­nières légis­la­tives dans la 9e cir­cons­crip­tion d’Aubagne, mal­gré une vague En Marche qui a empor­té nombre de ses col­lèges. Il a lui même rap­por­té que c’est en uti­li­sant les bases des élec­teurs des pri­maires de la droite (et pas en prê­chant tous azi­muts) qu’il a pu convaincre, un à un, ses élec­teurs natu­rels de se dépla­cer mal­gré le blues géné­ral de la droite après la chute de la mai­son Fillon. Il a ain­si sau­vé un siège improbable.

Ce phé­no­mène du choix par abs­ten­tion glis­sante, mas­sif, n’exclut pas les chan­ge­ments durables et pro­fonds d’opinions dont j’ai par­lé dans la « tec­to­nique des plaques ». Mais il donne une clef de lec­ture : qui fera se lever son camp, et qui déses­père ses par­ti­sans (qui vont res­ter à la mai­son). C’est la ques­tion pour les Républicains en panne de lea­der­ship. Mais c’est une ques­tion encore plus ouverte pour la République en Marche qui n’a pas encore un socle solide construit avec un par­ti et des per­son­na­li­tés locales recon­nues sur le terrain.

Une tragédie grecque

Le scru­tin muni­ci­pal nous l’avons écrit en pré­am­bule est la mère des batailles à Marseille. Quand les com­bats se crispent, quand les affron­te­ments s’aiguisent, quand le ton monte et que l’avenir est sus­pen­du à un dimanche de prin­temps, l’atmosphère de la Canebière et du Vieux port devient élec­trique, magné­tique, sur­vol­tée. Le jeu poli­tique est ici une dra­ma­tur­gie antique qui obéit presque aux trois uni­tés de temps, d’espace et d’action. Une tra­gé­die qui ver­ra un seul acteur triom­pher et l’autre sombrer.

Le jeu poli­tique pho­céen n’est pas com­mun. À Aix en Provence, on peut pen­ser à une com­me­dia Dell’arte avec ses masques et ber­ga­masques ses alliances incon­grues et éphé­mères, ses retour­ne­ments comiques ou déri­soires et ses comé­diens détonants.

On ne s’essaie pas à Marseille, on ne fait pas un tour de piste, l’engagement de l’homme poli­tique qui pré­tend diri­ger cette ville doit être total car il sera fatal, celui qui perd se relève rare­ment. Les ingré­dients de la tra­gé­die grecque sont là : le chœur, les citoyens de Phocée qui approuvent, réprouvent, com­mentent, les deux ou trois acteurs pas plus, nous disent les hel­lé­nistes, qui tiennent le devant de la scène : le pro­ta­go­niste, pre­mier rôle, le deu­té­ra­go­niste, deuxième rôle et le tetra­go­niste, troi­sième rôle !

Par jeu, faites l’effort de vous remé­mo­rer les muni­ci­pales mar­seillaises1 que vous avez en tête, au rythme de la tra­gé­die classique.

  • Deux lieux dis­tincts ont deux fonc­tions dis­tinctes : les per­son­nages dia­loguent sur le pros­ké­nion et le chœur évo­lue sur l’orchestra
  • Le Prologue expose les faits
  • Le Parodos marque l’entrée du chœur
  • Puis alternent les Épisodes (les per­son­nages jouent fai­sant avan­cer l’action) et les Stasimons : (le chœur chante, com­men­tant l’action)
  • Enfin l’Exodos signe le dénoue­ment et la sor­tie du chœur.

Aujourd’hui nous abor­dons le pro­logue. Tout le livret s’écrira sous vos yeux.

L’intérêt de ce détour par le tra­gique est de sélec­tion­ner les can­di­dats, ceux qui passent, qui hésitent, qui veulent sans vou­loir, ou testent, ne mon­te­ront pas sur le « proskénion ».

La déter­mi­na­tion doit être totale pour méri­ter la ville et l’acteur doit y jouer tout son ave­nir politique.

Une histoire d’amour

Corneille2 nous donne les clefs de la suite :

« Que dans tous vos dis­cours la pas­sion émue
Aille cher­cher le cœur, l’échauffe et le remue.
(…)
Le secret est d’abord de plaire et de tou­cher :
Inventez des res­sorts qui puissent m’attacher. »

Au risque de déses­pé­rer ceux qui rédigent des pro­grammes et croient à l’empreinte du faire, l’élection est ici un choix humain, L’électorat mar­seillais jauge et juge l’homme ou la femme, il scrute autant et plus le com­por­te­ment que la pro­messe. Il veut du répon­dant, de la résis­tance, de la force. Cette ville ne se donne pas, elle se prend. Et c’est bien une his­toire d’amour qui se tisse. Le can­di­dat devra aimer les gens et appor­ter la preuve de son amour. Qu’importe la forme, il faut une légi­ti­mi­té puis­sante pour entrer à l’hô­tel de ville3.

Un vieil acteur quitte la scène d’autres vont ten­ter de ravir le siège. Leurs pro­po­si­tions seront dis­cu­tées, leurs pro­grammes bien léchés, leurs équipes actives, mais, in fine, les Marseillais vont choi­sir celui, ou celle qui sau­ra témoi­gner de son amour et envoyer des preuves d’amour.

Christian Apothéloz
Observateur enga­gé

Rappel : Résultat premier tour des présidentielles à Marseille 2017

CANDIDATSVOIXVOIX (%)
Jean-Luc MÉLENCHON90 84724,82 %
Marine LE PEN86 63323,66 %
Emmanuel MACRON74 82320,44 %
François FILLON72 51619,81 %
Benoît HAMON19 4175,30 %
Nicolas DUPONT-AIGNAN11 0263,01 %
Nombre d’ins­crits500 296
Nombre de votants372 905
Taux de participation74,54 %
Votes blancs (en % des votes exprimés)1,33 %
Votes nuls (en % des votes exprimés)0,50 %

1 A voir ou revoir abso­lu­ment la série des docu­men­taires de Jean-Louis Comolli et Michel Samson : Marseille contre Marseille (725 mn), 7 films tour­nés à l’oc­ca­sion des plus impor­tantes échéances élec­to­rales locales.

2 Corneille (1606–1684), extraits du Discours de la tra­gé­die et des moyens de la trai­ter selon le vrai­sem­blable ou le nécessaire

3 Gaston Defferre n’avait pas le contact facile et immé­diat, mais il avait, dans la résis­tance, démon­tré sa bra­voure et son atta­che­ment vis­cé­ral à la ville. Quand il fut ministre et cru que Marseille lui était acquise, en 1983, les Marseillais bou­dèrent son « Nouveau Marseille » fabri­qué par RSCG. Il ne sau­va son siège que par un retour sur le ter­rain, et de jus­tesse.
Robert Vigouroux avait la répu­ta­tion du grand doc­teur, du neu­ro­chi­rur­gien qui avait sau­vé nombre de patients. Marseille avait besoin d’un méde­cin qui panse ses bles­sures il fit le grand Chelem dans les 8 mai­ries de sec­teur, un record inéga­lé.
Et Jean Claude Gaudin a tou­jours su, mal­gré des bilans sévères, mal­gré une las­si­tude devant tant d’inaction, tou­cher les Marseillais par sa faconde, par son jeu d’acteur et en tout cas mon­trer et démon­trer qu’il aimait la ville… plus que l’autre.