Le journaliste : déblog'notes

Repos du dimanche, la revanche de Robespierre ?

par | 1 janvier 2009

J’ai long­temps hési­té à don­ner mon point de vue sur le tra­vail du dimanche tant le débat dans notre région est biai­sé, ins­tru­men­ta­li­sé et vin­di­ca­tif.
Disons le d’abord fran­che­ment, je suis comme tout un cha­cun inté­res­sé lorsque mon robi­net fuit un jour férié de trou­ver un joint à Plan de Campagne et je bosse per­son­nel­le­ment sou­vent le jour du Seigneur !
Mais les accom­mo­de­ments per­son­nels ne sont pas au cœur du débat, il y a d’abord dans notre dépar­te­ment une his­toire sin­gu­lière, celle de Barnéoud. Au début des années soixante, le génial « Émile » pres­sen­tit que cet espace rural, tra­vaillé par des maraî­chers, repré­sen­tait le point focal d’une zone de cha­lan­dise allant d’Aix à Marseille et de Gardanne à Martigues. S’il débu­ta par la loca­tion de machines à laver, il com­prit très vite que la pro­mo­tion d’une zone com­mer­ciale qui couvre aujourd’hui 220 000 m², tirée par la vente de meubles, puis par une enseigne comme Casino depuis 1973, pour­rait rap­por­ter gros.
La zone est tota­le­ment aty­pique. Aucun amé­na­geur ne l’avait ima­gi­née. Elle sur­git de nulle part, sans Plan et sans pro­jet glo­bal par rachat pro­gres­sif des terres agri­coles et construc­tion de sur­faces com­mer­ciales hété­ro­clites.
C’est un « objet urbain non-identifié », un « OUNI » qui s’impose avec ses propres règles, ou plu­tôt son propre désordre. Une zone de droit rela­tif où le tra­vail du dimanche devient natu­rel et s’impose sans que per­sonne pen­dant des années ne dise rien.
Cet « OUNI » résiste à tout. Les col­lec­ti­vi­tés locales qui hébergent ce centre deve­nu Plan de Campagne (il fut un temps où l’on allait « à Barnéoud ») ramassent une taxe pro­fes­sion­nelle payée par les popu­la­tions les moins favo­ri­sées du dépar­te­ment pour finan­cer les équi­pe­ments com­mu­naux de vil­lages rési­den­tiels du pays d’Aix et inves­tissent le mini­mum mini­mo­rum sur la zone com­mer­ciale. Aucun pré­fet ou ministre n’a eu le cou­rage de rat­ta­cher ces com­munes riches à l’intercommunalité natu­relle qui les fait vivre : Marseille.
Les amé­na­geurs ont décou­vert tar­di­ve­ment ce fils natu­rel de Marseille et Aix, qui a déjoué toutes leurs pros­pec­tives. Il revint à Jean Bonnier lorsqu’il était direc­teur d’études au SGAR d’avoir ouvert une réflexion nova­trice sur ce lieu en pous­sant ses pairs à recon­naître là, un objet métro­po­li­tain, un lieu de cen­tra­li­té qu’il fal­lait inclure dans une réflexion glo­bale notam­ment dans un Plan de dépla­ce­ment dépar­te­men­tal plu­tôt que de l’ignorer avec superbe. Il fut peu sui­vi hélas. Le Club de réflexion sur l’aire métro­po­li­taine mar­seillaise dont il fut un contri­bu­teur émi­nent écri­vait : « Ce ter­ri­toire (de la métro­pole pho­céenne) fonc­tionne autre­ment et de façon plus ouverte que ne l’i­ma­ginent les ins­ti­tu­tions. (…) Ce dis­po­si­tif urbain a un carac­tère érup­tif et inopi­né par rap­port au poli­tique. Ce “débor­de­ment” par rap­port au ter­ri­toire se mani­feste dans le “phé­no­mène Plan de Campagne”: on ne l’a pas vu venir et pour­tant il existe for­te­ment. Il consti­tue une des cen­tra­li­tés de ce ter­ri­toire poly­nu­cléaire. »
Le tra­vail du dimanche bucco-rhodanien se situe dans cette his­toire com­plexe comme une ano­ma­lie accep­tée, puis reven­di­quée. Ce fut la Sociam, au nom des com­mer­çants mar­seillais qui la pre­mière por­ta le fer contre ces déro­ga­tions per­ma­nentes au droit com­mun, puis la CFDT avec un avo­cat réso­lu, Maître Daniel Cohen, rejointe par la CGT au nom du droit du tra­vail.
Énoncer une posi­tion sur le tra­vail du dimanche revient donc ici trop sou­vent à se pro­non­cer pour ou contre Plan de Campagne. A mon sens Plan de Campagne s’est impo­sé parce que le com­merce n’obéit pas aux amé­na­geurs mais au client, aux flux, aux usages. Il convient donc de réin­té­grer Plan de Campagne dans les sché­mas de déve­lop­pe­ment ter­ri­to­riaux et de des­si­ner un ave­nir à cette zone, mais pas dans le non droit, pas dans la déro­ga­tion, pas dans l’exception, mais dans une vision durable des flux com­mer­ciaux et de loi­sirs. Pourquoi ne pas pen­ser par exemple des équi­pe­ments cultu­rels majeurs sur cette zone ? Sait-on que le ciné­ma mul­ti­plexe de Plan de Campagne est le qua­trième de France par sa fré­quen­ta­tion ! (Source L‘Hebdo Marseille).

Ceci étant posé, j’en viens à la ques­tion spé­ci­fique du tra­vail du dimanche qui dépasse les limites étroites de nos zones com­mer­ciales, elle est en dis­cus­sion dans toute l’Europe, en Allemagne ou en Suisse par­ti­cu­liè­re­ment.
Je suis pour le res­pect du repos domi­ni­cal comme le pré­voit la loi actuelle pour trois rai­sons : reli­gieuse, éco­no­mique et socié­tale.

Religieux. Le repos du sep­tième jour est, on le sait, ins­ti­tué dans le pre­mier livre de la Bible dans un des deux récits de l’origine du monde. Au com­men­ce­ment était le souffle et après avoir tra­vaillé à la créa­tion pen­dant six jours, la Bible (Traduction Segond Genèse II 2 à 4) nous dit : « Dieu ache­va au sep­tième jour son œuvre, qu’il avait faite : et il se repo­sa au sep­tième jour de toute son œuvre, qu’il avait faite. Dieu bénit le sep­tième jour, et il le sanc­ti­fia, parce qu’en ce jour il se repo­sa de toute son œuvre qu’il avait créée en la fai­sant. »
Moïse redes­cen­dant du Sinaï avec les 10 « paroles », le déca­logue, énonce cette loi : « Souviens-toi du jour du repos, pour le sanc­ti­fier. Tu tra­vaille­ras six jours, et tu feras tout ton ouvrage. Mais le sep­tième jour est le jour du repos de l’Éternel, ton Dieu : tu ne feras aucun ouvrage, ni toi, ni ton fils, ni ta fille, ni ton ser­vi­teur, ni ta ser­vante, ni ton bétail, ni l’é­tran­ger qui est dans tes portes. Car en six jours l’Éternel a fait les cieux, la terre et la mer, et tout ce qui y est conte­nu, et il s’est repo­sé le sep­tième jour : c’est pour­quoi l’Éternel a béni le jour du repos et l’a sanc­ti­fié. » (Exode XX, 2–17)
Ce vieux texte écrit pro­ba­ble­ment 800 ans avant Jésus Christ repre­nant lui-même une tra­di­tion orale sécu­laire ins­taure ce rythme étrange de sept jours, un nombre pre­mier que les caba­listes étu­die­ront ardem­ment sans jamais nous expli­quer com­ment il a pu, par­tant d’une modeste tri­bu nomade entre Égypte et Syrie, s’imposer à l’humanité entière. On peut y voir de la sagesse ou une inter­ven­tion divine ; peu importe, ce jour de repos impo­sé à tous, maîtres et esclaves fut un pro­grès de l’humanité. Un Rabbin de Marseille nous décla­ra d’ailleurs sans ambages dans un débat public sur ce thème que le Shabbat tolé­rait trois acti­vi­tés pour l’homme : la prière, l’étude et l’amour.
Le Nouveau Testament ne fera que confir­mer ce mes­sage en contes­tant la rigi­di­té du rite pour l’ou­vrir encore plus à la com­pas­sion.
Il y a donc dans ce repos impo­sé, dans cette fer­me­ture des échoppes, une sagesse sécu­laire. Le seul homme poli­tique fran­çais qui réus­sît à y mettre un terme fut Robespierre (1). Le temps déci­mal fut adop­té en 1793 avec la semaine de dix jours… : Primidi, Duvidi, Trediti, Quartidi, Quintidi, Sextidi, Septidi, Octidi, Nonidi, Décadi, qui était le seul jour du repos.
On ne se sou­vient pas dans nos livres d’histoire que ce fut un grand pro­grès. S’inscrire dans cette lignée est une régres­sion autant qu’une trans­gres­sion.

Économique. La fausse évi­dence vou­drait qu’en ouvrant le dimanche on gagne plus et que l’on crée ou défende l’emploi. Philippe Askenazy, direc­teur de recherche au CNRS, de l’École d’é­co­no­mie de Paris a écrit sur ce sujet, un excellent article paru dans le Monde du 19 novembre der­nier. Le modèle amé­ri­cain apporte des conclu­sions inté­res­santes. Mais regar­dons chez nous. D’abord le tra­vail du dimanche n’est pas tota­le­ment inter­dit. Il existe dans les ser­vices d’urgence ou de san­té, et dans les acti­vi­tés liées au tou­risme. Un sala­rié sur quatre est concer­né. Le légis­la­teur jusqu’à ce jour a consi­dé­ré qu’un éta­blis­se­ment tou­ris­tique créait de la valeur en ouvrant un jour de plus. Le tou­risme ne se stocke pas, soit le bien tou­ris­tique, repas, nuit, loi­sirs est consom­mé le jour même, soit il dis­pa­raît. Il n’en est pas de même pour les zones com­mer­ciales de nos grandes cités. Elles sont consa­crées essen­tiel­le­ment aux biens de consom­ma­tion ou aux biens d’équipement. Aucune famille mar­seillaise n’achètera deux mate­las, un le same­di, un le dimanche parce que Plan de Campagne est ouvert. Idem pour la consom­ma­tion, il ne se vend pas un paquet de pâtes en plus dans le dépar­te­ment parce que Casino ou Leclerc de Plan de Campagne sont ouverts. Il s’agit d’achats dépor­tés et non de dépenses sup­plé­men­taires. Le panier de la ména­gère n’est pas une aune exten­sive. Depuis sa créa­tion, Plan de Campagne pro­fite de cet effet d’aubaine. De ce que l’on appelle en lan­gage savant, une « dis­sy­mé­trie de l’offre ». Il y a deux dan­gers pour la zone Barnéoud : la fin de l’ouverture du dimanche ou la géné­ra­li­sa­tion com­plète de l’ou­ver­ture du dimanche. Si les zones des Milles, de Vitrolles, de grand Littoral appli­quaient les mêmes règles gageons qu’il y aurait moins d’embouteillage le dimanche soir sur l’autoroute d’Aix ! C’est ce régime d’exception, sanc­tion­né par le tri­bu­nal admi­nis­tra­tif avec constance, qui fait la for­tune des com­mer­çants de Plan. Le pro­jet de com­pro­mis dou­lou­reu­se­ment éla­bo­ré par les dépu­tés, repor­té en ce début d’année, pré­voit une for­mu­la­tion étrange qui sau­ve­rait cette ano­ma­lie. Le tra­vail du dimanche serait léga­li­sé dans les « zones d’u­sages consta­tés » ce qui consti­tue une prime à l’illégalité sur­pre­nante. Imaginons la République léga­li­sant tous les « usages consta­tés ». Le conseil consti­tu­tion­nel aura cer­tai­ne­ment son mot à dire sur cette nova­tion.
Mais reve­nons au fond, l’ouverture du dimanche ne crée pas en soi de valeur, elle en déporte sur les espaces d’exception régle­men­taire. Et elle a un coût car comme le sou­ligne Philippe Askenazy, elle génère du trans­port et apporte une concur­rence com­plè­te­ment déloyale aux zones non ouvrables et au petit com­merce urbain.

Sociétal. Derrière cette antienne de l’ouverture domi­ni­cale se pro­file le vrai débat : celui sur la socié­té que nous vou­lons. Je suis depuis un quart de siècle un par­ti­san tenace de l’économie de mar­ché, celle qui donne sa chance à chaque com­pé­ti­teur, celle qui offre le meilleur ser­vice au client et lui donne le der­nier mot, celle qui est la plus inno­vante. Mais dire ceci, n’est pas accep­ter que le mar­ché devienne le tout. Il est un moteur éco­no­mique incon­tes­table, quand il est libre et régu­lé. Mais, la socié­té n’a pas à être sou­mise inté­gra­le­ment au mar­ché, à la concur­rence, à l’appropriation indi­vi­duelle. Il y a des valeurs, des liens, des espaces qui doivent être pro­té­gés du mar­ché. Inutile d’é­non­cer la liste : le lien fami­lial ou ami­cal, le patri­moine, la nature, etc. sont des « biens » qui ne peuvent être assu­jet­tis au mar­ché. Ou si le mar­ché y fait sa loi, il le fait mal et génère des dégâts consi­dé­rables.
Le temps est de cet ordre. Il y a, je reviens à la Genèse, un temps pour le tra­vail et un temps pour le repos, un temps pour les liens mar­chands et un temps pour la gra­tui­té totale, un temps pour les échanges moné­ti­sés, un temps pour le don. Comment peut-on pleu­rer sur le relâ­che­ment du lien fami­lial et accep­ter que la déré­gu­la­tion du repos domi­ni­cal dis­loque encore plus les familles ? Comment dénon­cer les désordres urbains et n’offrir comme pers­pec­tive aux jeunes que la consom­ma­tion 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7 ?
Le temps n’est qu’en appa­rence une don­née infi­nie dont on pour­rait dis­po­ser à loi­sir. Lorsque l’on parle du repos domi­ni­cal on parle de la vie, des gens, de femmes et d’hommes qui ont besoin de ce temps ances­tra­le­ment struc­tu­ré et struc­tu­rant en sept jours.
Entre Robespierre et Moïse, il fau­dra choisir.

Christian Apothéloz

Lire la note de Terra nova
Renforcer le tra­vail domi­ni­cal : une bataille
idéo­lo­gique sans objet

Par Olivier Ferrand et Julie Hecker (06/07/2009)

(1) En 1793, la révo­lu­tion fran­çaise per­çut le repos heb­do­ma­daire et plus géné­ra­le­ment la ges­tion du temps de tra­vail en semaines comme une entrave à la liber­té indi­vi­duelle. Cette loi fût donc abro­gée. En 1814, l’interdiction de tra­vailler le dimanche fût réta­blie non pour des rai­sons reli­gieuses, mais pour des rai­sons de san­té et de phy­sio­lo­gie. En 1880 la loi fût à nou­veau abo­lie car elle n’était pas vrai­ment res­pec­tée. En 1906 cette loi fût réin­tro­duite tou­jours pour des rai­sons de san­té et de physiologie