Le journaliste : déblog'notes

Un ennemi peut en cacher un autre, ou des autres…

par | 3 mars 2022

La guerre en Ukraine nous plonge dans un monde inédit. Si la France compte doré­na­vant 65 mil­lions de stra­tèges qui savent exac­te­ment ce qu’il aurait fal­lu et ce qui advien­dra, s’il se trouve tou­jours des grandes gueules pour mou­rir jusqu’au der­nier Ukrainien, si l’on peut sou­rire des contor­sions des philo-russes d’hier et des pou­ti­niens hon­teux, recon­nais­sons que la carte du monde qui se des­sine a de quoi décon­cer­ter. Erdogan devient un de nos alliés face à l’impénétrable Poutine, la Chine semble paci­fiste, la Pologne inté­griste est un pays frère et l’on scrute les signes de dis­tance du Moyen Orient sala­fiste. Nouvelle « guerre froide » dit-on comme si la vision binaire fai­sait d’alliés de conjonc­ture des « nou­veaux amis ».

Nous héri­tons, face à une agres­sion mili­taire d’envergure, des modes de pen­sée façon­nés lors de la der­nière guerre que nous avons vécue mas­si­ve­ment en Europe et sanc­tua­ri­sé sur­tout après le 8 mai 45. Face à l’horreur abso­lue du régime hit­lé­rien, le monde s’est ligué et tout ce qui était contre Hitler deve­nait bon, y com­pris Staline, par exemple. A pos­te­rio­ri, nous avons men­ta­le­ment accep­té que, face à l’inconcevable, il ne fal­lait pas être regar­dant sur les alliés. D’où ces réfé­rences récur­rentes au nazisme, ces inces­sants points Godwin[1]. La lec­ture de l’actualité étant un exer­cice périlleux, nous allons au plus simple, le binaire. Paulo Coelho résume bien cette paresse intel­lec­tuelle : « Justement au moment où j’a­vais réus­si à trou­ver toutes les réponses, toutes les ques­tions ont chan­gé » (Maktub)

S’il faut évi­dem­ment com­battre de toutes nos forces l’agression russe, nos adver­saires d’hier, nos com­bats d’hier ne sont pas effa­cés. Oui, il fau­dra tou­jours sou­te­nir ceux qui se battent en Pologne pour les droits des femmes et contre l’homophobie. Oui Recep Tayyip Erdoğan reste un fac­teur de guerre et son rêve de recons­truc­tion de l’empire otto­man, de la Sublime porte désta­bi­lise le sud et l’est de la Méditerranée. Oui, la Chine veut trans­for­mer en atout poli­tique la place incroyable d’usine du monde qu’elle a conquise et à tra­vers sa route de la soie tisse un réseau mon­dial d’influence et pour­rait avoir envie de régler le « pro­blème » Taïwan.

Le ter­ro­risme inter­na­tio­nal qui a fait tant de dégâts humains en France demeure une menace per­ma­nente tant en Afrique que sur notre ter­ri­toire avec la bas­cule insai­sis­sable de jeunes sans bous­sole républicaine.

Je n’ai jamais fait de l’antiwokisme un com­bat tant je crois à la liber­té des idées, (encore plus à l’Université), fussent-elles celle de Foucault, Derrida ou Deleuze. Mais nous avons trop cru que nos valeurs étaient spon­ta­né­ment et mon­dia­le­ment par­ta­gées, nous avons oublié la lutte des idées, celles des droits de l’homme énon­cée uni­ver­sel­le­ment en 1945 et qui ont per­du de leur évi­dence dans nos cours d’école, dans nos quar­tiers et dans le monde. René Cassin, Stéphane Hessel, comme nous, croyions à une marche irré­ver­sible du pro­grès de l’humanité vers plus de droits et de paix.

Loin de cette spi­rale à la Teilhard de Chardin, nous régres­sons. La marche vers le bien com­mun devient un sen­tier escar­pé semé d’embûches et d’embuscades. Et nous devons prendre acte de notre soli­tude planétaire.

On ne peut plus pen­ser binaire, il faut accep­ter les com­plexi­tés d’Edgar Morin. Nous ne pou­vons expri­mer un avis en deux lignes, il faut nuan­cer, se battre tou­jours se battre, mais en sachant que nous n’avons plus un adver­saire mau­dit, mais des com­bats mul­tiples pour faire pro­gres­ser l’humain. « Père, gardez-vous à droite, père, gardez-vous à gauche, » disait Philippe II le har­di à son père Jean le bon. Ou le psaume attri­bué au roi David décla­rait il y a 2 600 ans : Éternel, accuse ceux qui m’accusent, com­bats ceux qui me com­battent ! Empare-toi du petit et du grand bou­clier et lève-toi pour me secou­rir ! Brandis la lance et le jave­lot contre mes persécuteurs.

Oui, nous vivons si tant est que nous tenions col­lec­ti­ve­ment à nos fon­de­ments dans un monde d’hostilité ou il ne faut ni se fabri­quer des enne­mis, ni bais­ser la garde. Un monde de vigi­lance, ou seul le débat mesu­ré, argu­men­té, res­pec­tueux peut nous aider à avan­cer. Concluons pour ce jour encore une fois avec Paolo Coelho : « Quand on ne peut reve­nir en arrière, on doit se pré­oc­cu­per de la meilleure manière d’al­ler de l’avant. »


1) En 1990, Mike Godwin, l’avocat et cher­cheur amé­ri­cain avait consta­té que quand une dis­cus­sion dégé­né­rait, le IIIe Reich était très sou­vent évo­qué : « Plus une dis­cus­sion en ligne dure long­temps, plus la pro­ba­bi­li­té d’y trou­ver une com­pa­rai­son impli­quant les nazis ou Adolf Hitler s’approche de 1. » Dans les années 1950, le phi­lo­sophe Léo Strauss par­lait d’un phé­no­mène appe­lé “reduc­tio ad hit­le­rium” , la réduc­tion à Hitler (du débat).