Le journaliste : enquêtes et reportages

Etude de l’Observatoire de FCM : la maturité du crowdfunding en Paca, 200% de progression en trois ans

par | 7 juillet 2017

Depuis trois années nous voyons émer­ger dans notre région le crowd­fun­ding comme mode de finan­ce­ment de pro­jets. Avec le réseau Popfinance, réseau du crowd­fun­ding régio­nal, nous avons pu nous posi­tion­ner, por­ter loin notre regard et être atten­tif aux muta­tions en cours.

D’abord bal­bu­tiant, le Crowd s’impose sur cer­tains seg­ments de mar­ché de la finance. Les finan­ce­ments alter­na­tifs connaissent une crois­sance continue

Au plan natio­nal, selon le Baromètre de Finance par­ti­ci­pa­tive, l’année 2016 a vu une pro­gres­sion de 40 % des fonds col­lec­tés avec 233,8 mil­lions d’euros. Mais nous sommes très loin du finan­ce­ment ban­caire qui se comp­ta­bi­lise en mil­liards. À titre d’exemple, en 2016 les banques ont accor­dé 278 mil­liards d’euros de cré­dits nou­veaux en France aux PME.

Par contre le crowd­fun­ding s’installe comme finan­ce­ment malin, agile, de pro­jets nova­teurs qui n’auraient jamais trou­vé sur le mar­ché exis­tant une res­source. Argent rare, argent impos­sible. Qui devient pos­sible avec des résul­tats dif­fé­rents selon les levées, le cré­dit trouve pre­neur rapi­de­ment et mas­si­ve­ment, le don et le capi­tal sont plus déli­cats et affichent 40 % d’échec.

Pour mesu­rer l’impact en région du crowd­fun­ding, nous avons trois sources de connaissances

  1. Le baro­mètre de Finance par­ti­ci­pa­tive qui cré­dite PACA de 6 % des levées natio­nales soit envi­ron 14 mil­lions d’euros.
  2. L’observation que nous avons à tra­vers notre veille et celle de Popfinance. Nous acqué­rons à tra­vers ces infor­ma­tions une connais­sance sen­sible des dos­siers mais qua­li­ta­tive et non quan­ti­ta­tive. L’émission heb­do­ma­daire réa­li­sée pour radio Dialogue RCF « Emporté par la foule »[1] avec Patrick Le Camus, nous per­met d’approfondir les condi­tions, les attentes, méthodes, des « leveurs ».
  3. Enfin les chiffres de la pla­te­forme BPIFrance, que Maxime Malafosse de Popfinance, a pu obte­nir, offrent le seul recen­se­ment qua­li­fié des levées en région. Ce recen­se­ment est évi­dem­ment par­tiel puisqu’il repose sur un trans­fert volon­taire des infor­ma­tions par les pla­te­formes. BPIFrance sera plus foca­li­sé sur les opé­ra­teurs éco­no­miques que sur le cari­ta­tif ou le cultu­rel. En 2016, BPIFrance recense 6,6 mil­lions d’euros de levées en PACA alors que Finance par­ti­ci­pa­tive annonce 14 mil­lions d’euros. Mais le tableau des opé­ra­tions de BPIFrance per­met une ana­lyse plus fine par sec­teur d’activité. Sans pré­tendre à la repré­sen­ta­ti­vi­té par­faite, nous pou­vons détec­ter les grandes ten­dances à l’œuvre dans notre région. En Provence Alpes côte d’Azur, en 2014 2,2 mil­lions d’euros ont été levés en crowd­fun­ding, 5,9 mil­lions d’euros en 2015 et 6,6 mil­lions d’euros en 2016 soit une pro­gres­sion de plus de 201 % entre 2014 et 2016.

Les particuliers sont les principaux porteurs…

Les prin­ci­paux por­teurs de pro­jets sont les par­ti­cu­liers, sui­vis des asso­cia­tions et des entre­prises. En com­pa­rai­son aux par­ti­cu­liers, il y a envi­ron, deux fois moins d’entreprises qui lèvent de fonds sur les pla­te­formes de crowd­fun­ding. Si le nombre d’entreprises est en forte hausse, comme le montre le gra­phique, celui des par­ti­cu­liers marque for­te­ment le pas. Le nombre d’associations qui lève des fonds est qua­si inva­riable sur la période.

Dons avec contreparties et prêts rémunérés, les financements les plus prisés…

En 2014, le don avec contre­par­tie repré­sen­tait le mode de finan­ce­ment le plus pri­sé par les por­teurs de pro­jet à hau­teur de 46 % des sommes levées sur les plates-formes de crowd­fun­ding, soit un mil­lion d’euros. Le prêt rému­né­ré et les actions clô­turent le podium. Le don au sens simple du terme et le prêt non rému­né­ré repré­sentent à eux deux seule­ment 1 % des fonds levés sur les pla­te­formes du crowd­fun­ding en 2014. En 2015, les actions et les obli­ga­tions gagnent du ter­rain ce qui rend le pay­sage plus diver­si­fié. Par contre en 2016, les deux prin­ci­pales typo­lo­gies de finan­ce­ment uti­li­sées par les por­teurs étaient à nou­veaux le don avec contre­par­tie et le prêt rémunéré.

Ascension forte et soutenue des prêts rémunérés… 

Les prêts rému­né­rés ont dou­blé en une année. En 2016, ils deviennent le mode de finan­ce­ment le plus pri­sé par les por­teurs de pro­jet. 2015 a été mar­quée par une aug­men­ta­tion forte des actions et des obli­ga­tions. Ceci est peut-être dû à l’émergence des pla­te­formes de capi­tal en 2015. Cependant, ces der­nières pla­fonnent en 2016. Les levées en capi­tal deviennent plus sélec­tives en 2016.

Évolution des taux de réalisation

Le pour­cen­tage des pro­jets non finan­cés, les échecs, a connu un bond en 2015. C’est cer­tai­ne­ment le fruit à la fois d’un engoue­ment pour ce mode de finan­ce­ment et d’un manque de méthode des can­di­dats. En 2016, les chiffres sont plus équi­li­brés, signe d’une pro­fes­sion­na­li­sa­tion des por­teurs de pro­jets et d’une meilleure qua­li­fi­ca­tion des cam­pagnes. Rappelons aus­si que l’année 2015 est celle au cours de laquelle le mode de finan­ce­ment du crowd­fun­ding était très hété­ro­gène. On a assis­té notam­ment à un repli du don avec contre­par­tie paral­lè­le­ment à une émer­gence du finan­ce­ment par émis­sion d’actions ou d’obligations. Le plus fort taux de pro­jets finan­cés a été enre­gis­tré en 2016. Le don avec contre­par­tie et les prêts non rému­né­rés ont rega­gné du ter­rain la même année.

Sur la période 2014–2016, la majo­ri­té des pro­jets finan­cés le sont à hau­teur de 100 à 150 %. Cette tranche est en hausse d’une année à une autre. Cette aug­men­ta­tion du taux entre 100 et 150 % se fait au détri­ment des faibles taux de réa­li­sa­tion entre 0 et 10 %. Ceci est plu­tôt une bonne nouvelle.

On assiste ain­si à une dicho­to­mie des opérations :

  • Les actions peu pré­pa­rées sont regar­dées avec sévé­ri­té par les contri­bu­teurs et ne passent pas le cap.
  • Les actions sérieuses, pro­fes­sion­na­li­sées emportent l’adhésion et dépassent les objectifs.

Durée de la collecte

Le pro­fes­sion­na­lisme du crowd­fun­ding gagne du ter­rain avec une amé­lio­ra­tion de la période de levée. Contrairement à d’autres pro­ces­sus comme le don, le Crowd ins­talle ses stan­dards inter­na­tio­naux et ses modes de réac­ti­vi­té propres. Les levées en capi­tal impor­tantes demandent tou­jours du temps. Mais les opé­ra­tions de don avec contre­par­tie et encore plus de cré­dit sont des opé­ra­tions « flash ». Le pro­jet doit trou­ver rapi­de­ment son public, il doit affi­cher d’emblée une cer­taine réus­site et une réus­site cer­taine et la période de cou­ver­ture de l’objectif rejoint les modèles euro­péens avec des périodes de levées écour­tées. La majo­ri­té des levées de fonds se font en 60 jours au plus avec une pro­gres­sion des levées de fonds en moins de 30 jours.

Nous voyons donc se des­si­ner sur ces trois années un pay­sage nou­veau : le crowd­fun­ding s’installe comme mode de finan­ce­ment alter­na­tif mais modé­ré. S’il per­met d’insuffler 14 mil­lions d’euros dans la région, le capital-risque lui avec 341 mil­lions inves­tis dans 134 entre­prises en 2015 est net­te­ment plus consé­quent. Mais le Crowd se situe au-dessus des Business Angels (envi­ron 4 mil­lions d’euros/an).

Répartition géographique régionale

De 2014 à 2016 plus ou moins 40 % des levées de fonds en crowd­fun­ding se font dans le dépar­te­ment des Bouches-du-Rhône, le double des Alpes mari­times. On note néan­moins une émer­gence forte d’une année à une autre des fonds levés dans le Var, les Hautes Alpes, les Alpes de Haute Provence, alors que le nombre se sta­bi­lise dans les Bouches-du-Rhône, les Alpes Maritimes et le Vaucluse.

Six tendances s’affirment…

I. Le cré­dit, le crowd­len­ding, est en hausse car les pla­te­formes ont des panels de « prê­teurs » qui cherchent une épargne, soit qui a du sens pour une faible part, soit qui apporte une plus forte rému­né­ra­tion. La vitesse de levée (moins d’un mois) per­met à l’entrepreneur de trou­ver du finan­ce­ment pour des inves­tis­se­ments imma­té­riels que la banque ne peut cou­vrir. Nous avons ain­si vu une socié­té de conseil à l’export finan­cer l’acquisition d’un CRM et d’un sys­tème de trai­te­ment des don­nées qui ne trou­vait pas sa res­source. Le seg­ment de l’immobilier s’installe comme lieu de placement.

Le « don avec contre­par­tie », connaît une double orientation.

II. Le « don avec contre­par­tie » dans le monde asso­cia­tif, cultu­rel et cari­ta­tif. La contre­par­tie est sou­vent sym­bo­lique ou inci­ta­tive mais avec peu de valeur mar­chande : men­tion sur un espace, mug ou autre gad­get, dédicaces…

Dans le monde cultu­rel le don avec contre­par­tie est aus­si l’habillage nou­veau de ce qu’étaient les « ventes en sous­crip­tion » connues pour les livres ou les enre­gis­tre­ments. La métho­do­lo­gie du crowd­fun­ding fonc­tionne bien pour ces acteurs qui ont un public et un « mar­ché » poten­tiel dis­po­nible. Le don avec contre­par­tie est un accé­lé­ra­teur de pré­vente soit de spec­tacle, soit d’édition de CD pour un groupe musi­cal ou de film pour un groupe cultu­rel. Il ne se sub­sti­tue ni aux spec­ta­teurs ni aux finan­ce­ments publics, il vient auto­ri­ser ce qui sem­blait hors de por­tées et rend pos­sible rapi­de­ment de beaux pro­jets. En nombre, les pro­jets à impact cultu­rel sont les pro­jets les plus finan­cés. Ce sont ceux qui pro­gressent le plus aus­si d’une année à une autre.

III. Dans le monde des start-up (sans que nous ayons encore de chiffres pré­cis), le don avec contre­par­tie devient une pré­vente et il s’installe comme mar­ché test. Le POC, proof of concept, est ain­si admi­nis­tré avec un coût limi­té et une ren­ta­bi­li­té immé­diate. Cette pré­vente per­met à des start-up de tes­ter le mar­ché, y com­pris inter­na­tio­nal, à une vitesse ines­pé­rée, de tou­cher des clients aux quatre coins du monde et de faire la démons­tra­tion de la vali­di­té d’une inno­va­tion. Nous avons ain­si vu une start-up régio­nale Pitch Card trou­ver de la res­source pour un “serious game” pré­sen­té immé­dia­te­ment dans sa ver­sion anglophone.

IV. Loin d’apparaître comme un concur­rent des finan­ce­ments clas­siques, la preuve par le Crowd vient sou­vent sécu­ri­ser une démarche ban­caire. La levée de fonds a per­mis de véri­fier la soli­di­té d’une équipe, sa capa­ci­té à convaincre et la per­ti­nence de son pro­duit ou service.

V. Les levées en capi­tal atteignent des pla­fonds hors norme. Si le nombre a bais­sé, la qua­li­té de pro­jets s’améliore, et l’on a ain­si vu des levées dépas­sant plu­sieurs cen­taines de mil­liers d’euros dans le bio­mé­di­cal notam­ment. Il s’agit sou­vent de finan­ce­ments mixtes qui vont asso­cier, selon les cas, love money, fonds, cré­dits et Crowd, comme Coral Biome et Biocellvia

VI. Le pro­fes­sion­na­lisme s’impose. Si les levées sym­pa­thiques du début pou­vaient ren­con­trer le public, l’exigence a aujourd’hui aug­men­té. Comme pour le don, une cam­pagne de Crowdfunding exige pré­pa­ra­tion, stra­té­gie, mar­ke­ting, mobi­li­sa­tion intense de l’équipe. L’argent du crowd­fun­ding n’est pas de l’argent facile.

Aïssata Boubacar

Chargée d’étude Finances & Conseil Méditerranée

Christian Apothéloz

Délégué géné­ral Finances & Conseil Méditerranée

Secrétaire géné­ral de Popfinance

[1] Avec une chaine you­tube : https://www.youtube.com/channel/UCU9XpCS0wYlS2DRqnmU6hdA/videos?shelf_id=0&view=0&sort=dd