Le journaliste : enquêtes et reportages

Fos-sur-Mer, 20 ans après

par | 6 juin 1993

Article paru dans le Nouvel Économiste.

Cherchez la ville nou­velle de Fos, vous ne la trou­ve­rez pas. L’Établissement public d’aménagement des rives de l’Étang de Berre fête ses vingt ans en même temps que les autres villes nou­velles comme l’Isle d’Abeau ou Villeneuve d’Asq. Mais pas ques­tion ici de cité cham­pi­gnon qui aurait sur­gi du néant. Le par­ti pris des amé­na­geurs fut dès l’origine de s’appuyer sur les noyaux urbains exis­tants. La ville nou­velle, ici, c’est Vitrolles, et le SAN, le Syndicat d’agglomération nou­velle de Fos sur mer, Istres et Miramas.

Échec ou suc­cès ce pari fou des années Pompidou de rééqui­li­brer d’industrie le Sud de la France ? Échec fla­grant si l’on se réfère aux docu­ments de l’époque, au pre­mier sché­ma d’aménagement de l’aire métro­po­li­taine mar­seillaise. Fos devait créer 30 000 emplois directs et 50 000 induits, le Grand Marseille devait atteindre 3,2 mil­lions d’habitants en l’an 2000, dont un mil­lion autour de l’étang de Berre. 20 ans plus tard, la zone ne compte que 250 000 habi­tants !
Échec de pro­messes sta­tis­tiques. Échec sur­tout d’un mythe, celui des indus­tries indus­tria­li­santes. Ou du déve­lop­pe­ment par l’industrie lourde. Au même moment, on fai­sait la même erreur à Fos et en face à Annaba, en construi­sant un com­plexe sidé­rur­gique et en croyant que, natu­rel­le­ment, des indus­tries auto­mo­biles ou méca­niques allaient s’implanter à proxi­mi­té. On rêvait de la Lorraine en bord de mer avec en plus Sochaux les pieds dans l’eau.
Du rêve au réel, les chiffres ont fon­du, mais la Provence, vingt ans après fait ses comptes. “L’Ouest de l’Étang de Berre, sou­ligne Bernard Granié, maire de Fos et pré­sident de l’Epareb, n’est plus un désert au fond des Bouches du Rhône”. En 20 ans les quatre villes au sta­tut d’agglomération nou­velles sont pas­sées de 40 000 habi­tants à plus de 100 000. L’Epareb a pilo­té pour 3 mil­liards de francs d’opération insuf­flant plus de 10 mil­liards d’investissement dans cet espace. L’Étang de Berre et le golfe de Fos s’imposent aujourd’hui comme le véri­table pou­mon indus­triel du dépar­te­ment : Berre, pre­mière plate-forme pétro­chi­mique en Europe du Sud, Fos sur mer, pre­mier port de Méditerranée, Sollac et Ascométal grands expor­ta­teurs d’acier. Les villes nou­velles ont su évi­ter le gigan­tisme et la folie HLM. “Pas de drames, pas de divas, pas de gestes gran­dioses, sou­ligne Jean-Eudes Roullier, pré­sident du groupe cen­tral des villes nou­velles, pas d’architecture-spectacle pour bran­chés pari­siens, pas de dépenses inutiles… Mais com­bien de solu­tions tran­quilles à des pro­blèmes qui paraissent inso­lubles ailleurs.”
Et dès l’origine, quand ce n’était pas encore une mode, une volon­té, au milieu d’une zone vouée à l’industrie, sou­vent la plus pol­luante, de pré­ser­ver une trame verte, “de grandes cou­pures d’urbanisation” comme les appelle Lucien Gallas, direc­teur de l’Epareb. Des ter­ri­toires pré­ser­vés, lisibles, lorsque l’on suit la Côte bleue ou les rives de l’Étang de Berre. Une volon­té de main­te­nir une agri­cul­ture péri­ur­baine grâce à des accords signés avec les exploi­tants. Un choix déli­bé­ré de pen­ser la ville en terme de pay­sages.
Les quatre villes n’ont pas com­mis les erreurs de leurs consœurs mana­gées par des maires com­mu­nistes comme Port de Bouc ou Port Saint Louis. Mais ces cités, qui ont gran­di trop vite sur de grands espaces autour de petits vil­lages pro­ven­çaux, ont du mal à trou­ver leurs centres. “En matière d’urbanisme, sou­ligne Jean Ecochard, direc­teur adjoint de l’Epareb, il vaut mieux un cos­tume trop large que trop étroit”. Et la tâche de l’Epareb est aujourd’hui de tis­ser cette cou­ture urbaine qui donne un sens à la ville.

Christian Apothéloz