Le journaliste : enquêtes et reportages

Immeubles effondrés à Marseille : des symptômes de la très grande pauvreté

par | 11 novembre 2018

Article paru dans Réforme, heb­do­ma­daire protestant.

Manifestation pour les Immeubles effondrés à Marseille en 2018

Samedi 10 novembre à 15 heures : Marche blanche à Marseille suite aux effon­dre­ments meur­triers des immeubles de la rue d’Aubagne. Dans le silence, dans l’émotion, avec une colère rete­nue, des milliers1 de Marseillaises et Marseillais (8000 selon la police, 15 000 selon les orga­ni­sa­teur), venus seuls ou en famille, de tous âges, de toutes condi­tions, de tous hori­zons, ont par­cou­ru ce quar­tier deve­nu mor­ti­fère de Noailles. Tranquillement, cal­me­ment, inter­mi­nable, tenace, pour dire sim­ple­ment que la pluie n’exonère pas de la pas­si­vi­té, que les expli­ca­tions alam­bi­quées ne peuvent camou­fler un mépris pour les pauvres et pour les quar­tiers pauvres, que la simple huma­ni­té exige de faire ce qui aurait dû être fait depuis 30 ans. « Nous nous sommes tus ; ayez la pudeur de vous taire, ayez le cou­rage de faire », décla­rait un mani­fes­tant devant la mairie.

L’effondrement de deux immeubles et les huit morts sor­tis des décombres dans ce quar­tier de Noailles, popu­laire, cha­leu­reux, mul­ti­cul­tu­rel bous­culent Marseille. « Ce qui est hélas éton­nant, lâche un res­pon­sable asso­cia­tif du quar­tier, n’est pas l’accident, mais c’est qu’il n’ait pas eu lieu avant ». Depuis le début des années quatre-vingt, les plans de res­tau­ra­tion, de recon­quête, de réno­va­tion, de réha­bi­li­ta­tion se sont mul­ti­pliés. Chaque ministre du loge­ment est venu déplo­rer l’habitat insa­lubre et annon­cer des chiffres d’intervention miro­bo­lants. Le renou­veau de Marseille sur sa façade mari­time est indu­bi­table, mais le mal loge­ment reste endé­mique dans les trois quar­tiers du centre-ville, les 1er, 2e et 3e arron­dis­se­ments. En 2015, Christian Nicol, ins­pec­teur géné­ral hono­raire et direc­teur du loge­ment à la Ville de Paris de 2003 à 2012, réa­lise un rap­port sur la réha­bi­li­ta­tion du loge­ment à Marseille : 42 400 appar­te­ments y étaient ain­si jugés indignes, soit 13 % du parc. Dans les arron­dis­se­ments cen­traux, le taux du parc pri­vé poten­tiel­le­ment indigne (PPPI) atteint plus de 35 %. La san­té et la sécu­ri­té de 100 000 per­sonnes y étaient consi­dé­rées à risque. Quant aux copro­prié­tés, sur les 20 000 recen­sées, 6 000 étaient qua­li­fiées de « fragiles ».

Il n’y a donc ni hasard, ni plu­vio­mé­trie d’exception, ni fata­li­té. En 2011 et 2012, les états géné­raux du loge­ment orga­ni­sés par la métro­pole et l’Association régio­nale HLM avaient diag­nos­ti­qué une embo­lie du « par­cours rési­den­tiel » à Marseille. Les HLM n’ont ici un taux de renou­vel­le­ment que de 5 %, c’est-à-dire que les familles y res­tent plus de 20 ans lorsque les HLM ont voca­tion à héber­ger des familles de sala­riés pour une étape de vie de 7 à 8 ans. Comme le parc HLM est satu­ré, les struc­tures d’hébergement d’urgence sont obli­gées d’allonger les séjours. Le Centre Jane Pannier ini­tié et géré par les pro­tes­tants ne peut donc mettre à la rue des per­sonnes de plus de 65 ans qui sont sans des­ti­na­tion, alors qu’un CHRS doit nor­ma­le­ment être une tran­si­tion de 18 mois vers des solu­tions de droit com­mun. Florent Houdmon, direc­teur régio­nal de la Fondation Abbé Pierre dénonce ce blo­cage et le manque de loge­ments dit « très social » pour les popu­la­tions pau­pé­ri­sées. Les familles, sou­vent des femmes seules avec enfants, des per­sonnes âgées « consti­tuent une clien­tèle cap­tive pour les pro­prié­taires ». Des immeubles entiers sont trans­for­més en machine à cash, le gérant pré­lève en direct les APL, sans se pré­oc­cu­per de la qua­li­té de vie et de la gestion.

La ques­tion de fond est celle de la pau­vre­té per­sis­tante à Marseille. Le Centre chré­tien de réflexion, fon­dé en 1903 par les chré­tiens sociaux de Marseille vient de publier un rap­port acca­blant sous la plume de l’économiste Philippe Langevin. Chaque affir­ma­tion y est chif­frée, chaque don­née est sour­cée, chaque conclu­sion est étayée. À Marseille l’écart de reve­nu entre riches et pauvres est plus grand qu’ailleurs. Si la ville a retrou­vé son acti­vi­té éco­no­mique, si le nombre de per­sonne payant l’ISF est plus grand qu’à Nice, nous sommes comme l’affirme le socio­logue André Donzel dans une « métro­pole duale », avec deux mondes qui coha­bitent, mais s’ignorent. Dans son rap­port Philippe Langevin énonce luci­de­ment les chiffres : à Marseille, le taux de pau­vre­té s’établit à 25,8 % de la popu­la­tion, le 3e arron­dis­se­ment est le plus pauvre des quar­tiers de France où la moi­tié de la popu­la­tion vit avec moins de 1 015 euros par mois. 48 480 ménages pho­céens sont allo­ca­taires du RSA. 14,2 % de per­sonne de plus de 75 ans sont consi­dé­rées comme pauvres contre 10 % sur le plan natio­nal. Bernard Cheval constate au nom du Centre chré­tien de réflexion : « La richesse engendre la richesse, elle n’éradique pas la pau­vre­té ». Marseille est une ville, sou­ligne Philippe Langevin « qui ne veut pas voir les condi­tions de vie de la par­tie de ses habi­tants les plus dému­nis ». Pierre Olivier Dolino, pas­teur à la Mission popu­laire de la Belle de mai constate que plus qu’ailleurs un grand nombre d’ha­bi­tants est en dehors de dis­po­si­tifs sociaux, « ils sont en très grande pré­ca­ri­té, sans droits, ni titres. On voit aus­si des per­sonnes qui ont un tra­vail et qui sont à la rue. ». Pour Jean Pierre Cavallié, pas­teur ani­ma­teur au réseau Hospitalités, « c’est le résul­tat d’un déla­bre­ment éthique, c’est la para­bole tra­gique d’un édi­fice social, poli­tique, idéo­lo­gique qui s’écoule. Cela doit éveiller nos consciences ! »

Manifestation pour les Immeubles effondrés à Marseille en 2018

Si les Chrétiens ont joué le rôle de lan­ceurs d’alerte, ils sont quo­ti­dien­ne­ment sur le ter­rain, « Nous devons pas­ser d’une parole qui dénonce, affirme Bernard Cheval, à une parole qui annonce. » Le réseau Hospitalité met en rela­tion toutes les ini­tia­tives. La Fédération pro­tes­tante de France et le Diocèse catho­lique tra­vaillent dans un Groupe œcu­mé­nique pour l’accueil des mineurs avec le Conseil dépar­te­men­tal pour rece­voir dans des familles quelques-uns des 300 enfants dits MNA, des mineurs non accompagnés.

Un col­lec­tif d’acteurs issus de la socié­té́ civile et d’associations spé­cia­li­sées dans la lutte contre le loge­ment indigne et le droit à la ville, la Fondation Abbé Pierre, l’AMPIL (Action médi­ter­ra­néenne pour l’in­ser­tion par le loge­ment), les Compagnons Bâtisseurs, Un Centre-Ville pour Tous et Destination Famille démontrent que les solu­tions tech­niques et juri­diques existent pour agir mas­si­ve­ment et vite. Pierre Jacques Jonathan archi­tecte, spé­cia­liste du loge­ment social le confirme : la loi, les règle­ments, per­mettent d’a­gir dans les quar­tiers dégra­dés, encore faut-il que la volon­té y soit et que les actions soient coor­don­nées et déterminées.

Christian Apothéloz