Le journaliste : enquêtes et reportages

La fintech sociale La Cagnotte des proches révolutionne le charity-business

par | 3 mars 2022

C’est une start-up qui casse tous les codes. Leur base line c’est : « faire du bien autour de soi ». Ce pour­rait être la voca­tion d’une asso­cia­tion cari­ta­tive, mais la jeune socié­té, elle est née en 2017, affiche clai­re­ment sa volon­té de deve­nir ren­table et de déga­ger des profits.

C’est une entre­prise fami­liale, conju­gale, pourrait-on dire, mais il faut ajou­ter encore au couple une cou­sine web­mas­ter. « un risque que nous assu­mons », sou­rit le conjoint fon­da­teur Jean Christophe Roturier.

Tout est né du vécu d’Anne-Sophie et Christophe Roturier. Christophe est un barou­deur, il a fait des études aux États-Unis, il a com­men­cé sa car­rière dans le mar­ke­ting spor­tif pour des marques de pres­tige, puis il a bifur­qué vers le sec­teur de la san­té ce qui l’a ame­né à voya­ger aux États-Unis, en Angleterre, en Nouvelle-Zélande. Anne-Sophie, son épouse est infir­mière, elle a vécu des drames per­son­nels, une grande sœur han­di­ca­pée, le décès de sa mère d’un can­cer, qui l’ont ren­du plus sen­sible au vécu de la mala­die, au-delà du soin et du cli­nique. Aux États-Unis, ils ont repé­ré la pro­li­fé­ra­tion de cagnottes en ligne spé­cia­li­sées pour aider les per­sonnes ayant besoin de soins médi­caux. Le sys­tème de san­té amé­ri­cain est par­ti­cu­liè­re­ment rude et il néces­site en effet, trop sou­vent, de faire appel aux réseaux, aux familles, au public pour des soins vitaux.

En 2016, ils sont reve­nus en France : les enfants gran­dissent, ils ont envie par leurs valeurs, pas leur spi­ri­tua­li­té, de don­ner du sens à leur acti­vi­té pro­fes­sion­nelle. Peu à peu s’installe dans le col­loque sin­gu­lier fami­lial, le pro­jet d’une plate-forme de col­lecte de dons, cen­trée sur le malade, mais qui mar­que­ra sa dif­fé­rence par un accom­pa­gne­ment bien­veillant et pro­fes­sion­nel des pro­jets. L’envie entre­pre­neu­riale de Christophe, l’attention d’Anne-Sophie pour le care s’associent dans un pro­jet d’entreprise qui s’implante à Aix-en-Provence.

Christophe est aux manettes du busi­ness plan, Anne-Sophie démarche les acteurs médi­caux et sani­taires, écoute leurs besoins, noue les pre­miers liens partenariaux.

La construc­tion du site, de la pre­mière pla­te­forme se fera tou­jours en famille : Estelle Brusset, une cou­sine, en sera le web­mas­ter. Pour les bud­gets, la jeune SAS rece­vra un prêt d’honneur d’Initiative Pays d’Aix et col­lecte un pre­mier tour de table en love money.

Depuis 2019, la crois­sance est au rendez-vous : La Cagnotte des Proches a per­mis à plus de 2 500 familles de col­lec­ter près de trois mil­lions d’euros auprès de 45 000 dona­teurs avec 200 % de crois­sance en 2020. .

La Cagnotte affirme sa dif­fé­rence par un contrôle et un accom­pa­gne­ment des col­lectes. Chaque cas est exa­mi­né sous la hou­lette d’Anne-Sophie Roturier par des pro­fes­sion­nels du médi­cal ou du social. Les sol­li­ci­ta­tions sont de plus en plus nombreuses : 

Marie-Christine est tétra­plé­gique et doit chan­ger, à la fois sa voi­ture, réamé­na­gée et son fau­teuil roulant. 

Sofya a été vic­time d’un fémi­ni­cide et sa famille a ouvert une cagnotte pour les obsèques. 

Ibrahima, un jeune gui­néen, en for­ma­tion cherche un toit pour les week-ends et vacances hors temps de pen­sion scolaire.

La Cagnotte est aus­si inter­ve­nue pour des affaires très média­ti­sées comme Magali Blandin, 42 ans, qui a été assas­si­née le 10 février der­nier à Montfort-sur-Meu. Son mari, Jérôme Gaillard, a avoué le meurtre aux gen­darmes. Elle était mère de quatre enfants. À l’initiative de ses col­lègues de l’association où tra­vaillait Magali Blandin, à Rennes, une cagnotte en ligne a été lan­cée le 13 avril der­nier. L’argent récol­té sera inté­gra­le­ment ver­sé aux quatre enfants. « Nous avons eu des fémi­ni­cides déclare à Gomet’ Christophe Roturier, nous inter­ve­nons sur tous les cas, sauf le bad buzz ! »

Une fois acti­vée, la cagnotte fait l’objet d’un sui­vi per­son­na­li­sé qui inclut un par­tage de conseils et d’astuces, une publi­ca­tion sur les réseaux pour les col­lectes publiques, un relais auprès des médias locaux et la réa­li­sa­tion d’une vidéo pour racon­ter l’histoire. Chaque demande fait l’objet d’une réponse per­son­nelle, humaine. « Nous avons un mini-call cen­ter, pré­cise Christophe Roturier, nous inter­ve­nons comme les assis­teurs avec une aide en ligne. »

Le modèle du pourboire

Pour la rému­né­ra­tion, la Cagnotte a fait là aus­si un choix radi­cal. Si elle avait débu­té avec un com­mis­sion­ne­ment, elle a adop­té très vite le pour­boire, ce qui lui per­met d’afficher un ser­vice gra­tuit. « La plu­part des pla­te­formes pré­lèvent des com­mis­sions de 4 à 10 %. Nous avons déci­dé d’opter pour un autre modèle, plus impac­tant et plus soli­daire. Nous comp­tons sur les pour­boires de nos uti­li­sa­teurs pour sou­te­nir notre mis­sion » confirment les fondateurs.

Pour gran­dir, la pla­te­forme mise sur des par­te­na­riats qu’elle noue avec des acteurs hos­pi­ta­liers (Hôpitaux uni­ver­si­taires de Marseille, Necker Enfants Malades à Paris), des acteurs mutua­listes (Groupe Pasteur Mutualité, Harmonie médi­cal ser­vices, Previseo Obsèques) et des employeurs. Des hôpi­taux connaissent la réac­ti­vi­té de la Cagnotte. Un jeune tuni­sien devait subir une inter­ven­tion lourde et urgente à la Timone d’un coût non cou­vert par la sécu­ri­té sociale. « Nous inter­ve­nons sans dis­cri­mi­na­tion, pour tous et pour cette famille nous avons col­lec­té 100 000 € en dix jours », raconte Christophe Roturier.

Cette « fin­tech sociale » comme la défi­nissent ses créa­teurs passe en 2022 la vitesse supé­rieure. Elle se donne deux ans pour atteindre une « ren­ta­bi­li­té rai­son­nable » et inves­tit dans un nou­veau tour de table qui doit ras­sem­bler au total 500 000 € : 350 000 € viennent du Fonds régio­nal dédié à l’économie sociale et soli­daire InvESS’t PACA, créé par la Chambre régio­nale de l’ESS en PACA et géré par A Plus Finance. La moi­tié inter­vient en capi­tal, l’autre moi­tié en obli­ga­tions conver­tibles. Christophe Roturier sou­haite com­plé­ter avec 150 000 € sol­li­ci­tés auprès de BPI France et d’autres acteurs financiers.

Jean-Michel Sibué, pour A Plus Finance, se déclare « par­ti­cu­liè­re­ment fier d’accompagner La Cagnotte des proches dans son déve­lop­pe­ment. Ses valeurs et mis­sions cor­res­pondent en tout point à notre phi­lo­so­phie d’investissement qui vise à mettre la finance au ser­vice de pro­jets à haut poten­tiel d’innovation et d’impact sociétal ».

Pour Jean Ticory, vice-président de la CRESS PACA, cet inves­tis­se­ment est à l’image de la vision de l’économie sociale et soli­daire que la Cress sou­haite por­ter : « moderne, effi­ciente et généreuse ».

Un nou­veau site vient d’être ouvert, il doit être capable de gérer des flux plus impor­tants notam­ment, les cas se mul­ti­plient, lorsqu’il y a média­ti­sa­tion d’un drame fami­lial, médi­cal ou social. L’objectif pour cette année est de faire en 12 mois la même col­lecte, trois mil­lions d’euros, que ce qui a été fait depuis la créa­tion. « Nous inves­tis­sons sur l’humain, nous devien­drons offi­ciel­le­ment une Entreprise soli­daire d’utilité sociale (ESUS) et nous vou­lons faire la preuve, de notre impact social pour convaincre de nou­veaux par­te­naires », conclut Christophe Roturier.

Article paru dans Gomet’