Le journaliste : enquêtes et reportages

Les 25 ans de Sophia-Antipolis, carrefour virtuel du savoir

par | 5 mai 1995

Article paru dans le Figaro Économie.

Il y a 25 ans, au prin­temps 1970, le direc­teur de l’École des Mines, Claude Daunesse réser­vait 10 hec­tares de ter­rain sur la zone d’ac­ti­vi­té scien­ti­fique qui serait créée au nord d’Antibes. C’était la pre­mière délo­ca­li­sa­tion, tota­le­ment volon­taire, sou­te­nue le patron de la Datar d’a­lors, Jérôme Monod.Enfant natu­rel de mai 68, Sophia-Antipolis, nais­sait Après un quart de siècle de déve­lop­pe­ment, le père fon­da­teur, le séna­teur Pierre Laffitte, veut confor­ter le pôle exis­tant des indus­tries de l’in­for­ma­tique et de la san­té ; il trace pour Sophia-Antipolis un nou­veau des­sein, celui d’un pôle inter­na­tio­nal des indus­tries de l’in­for­ma­tion, avec ses entre­prises vir­tuelles et mondialisées.

Dow Chemical a plié bagage, Digital a sup­pri­mé 100 emplois, les labo­ra­toires Zambon 150, Thomson, 84, Air France, 34. Les piliers de la tech­no­pole azu­réenne tremblent. La presse locale, sou­tien tra­di­tion­nel du pôle, s’in­quiète de la “fra­gi­li­té de Sophia”. Et plu­sieurs délo­ca­li­sa­tions inter­na­tio­nales comme Rank Xérox ou Hewlet Packard ont pré­fé­ré Grenoble à Sophia-Antipolis. “C’est la poli­tique de l’en­semble des groupes, plaide le pré­sident du Club des diri­geants, Gérard Audra, direc­teur admi­nis­tra­tif des labo­ra­toires Wellcome, mais tout cela a été com­pen­sé et au-delà. Par la dyna­mique interne ou par des nou­velles implan­ta­tions comme Andersen Consulting qui a déjà géné­ré 95 postes. Les chiffres glo­baux res­tent encou­ra­geants.”. L’année der­nière, le solde des emplois était posi­tif de 1%, soit 160 nou­veaux emplois directs, 50 socié­tés nou­velles s’im­plan­taient sur le site por­tant à 1000 le nombre de rai­sons sociales. Au coeur de la crise en 93, Sophia per­dait 675 emplois, mais en créait 875, soit un solde posi­tif de 200 sala­riés. Andersen consul­ting, l’un des big six avec 32 000 sala­riés dans le monde a choi­si d’y implan­ter son bureau euro­péen. “Nous vou­lions, explique son direc­teur géné­ral, Gûnter Schmidt-Taube, un endroit agréable, au centre d’une com­mu­nau­té d’en­tre­prises tech­no­lo­giques actives, proche d’é­ta­blis­se­ments d’en­sei­gne­ment recon­nus, et aus­si d’un aéro­port inter­na­tio­nal impor­tant. Sophia-Antipolis rem­plis­sait tous ces cri­tères.“
Au bilan, avec 16 000 emplois, les entre­prises sophi­po­li­taines réa­lisent un chiffre d’af­faires qui dépasse les 10 mil­liards de francs et font vivre 12% de la popu­la­tion des Alpes mari­times. 7500 cadres tra­vaillent sur le site dont 2500 étran­gers. “Pour les recru­te­ments, les can­di­da­tures ne manquent pas, sou­ligne Anne-Marie Louesdon, direc­trice des res­sources humaines de Dow Elanco SA. Sophia-Antipolis séduit les cadres, en par­ti­cu­lier les jeunes. Ils sont sou­vent agréa­ble­ment sur­pris par la qua­li­té de vie en région et l’ab­sence de stress”.
A la fin des années 60, lorsque Pierre Laffitte lance cette idée d’un “quar­tier latin aux champs”, d’une “cité inter­na­tio­nale de la sagesse, des sciences et des tech­niques”, la Côte d’Azur se com­plaît dans son rôle de tou­risme et de vil­lé­gia­ture pour le troi­sième age.
La ges­ta­tion sera longue, mais conti­nue avec dès 1973, un taux de crois­sance à deux chiffres. Ce sont les grandes loco­mo­tives de l’in­for­ma­tique Digital ou Texas et du médi­cal, Wellcome et Dow qui donnent le “la” au début des années 80. En dix ans, de 82 à 92, les 500 hec­tares se construisent pour accueillir 10 000 sala­riés nou­veaux. La fin des années 80, marque un virage. Les PMI prennent le relais. Attiré par le suc­cès avé­ré de Sophia, l’im­mo­bi­lier de bureau pousse vite, trop vite, les ser­vices se démul­ti­plient. “Nous sommes venus ici il y a six ans, raconte Frank Issan, ingé­nieur com­mer­cial d’un dis­tri­bu­teur Apple, Bruno Rives & asso­ciés, atti­rés par le poten­tiel de la tech­no­pole. En fait, les com­mandes des grands comptes nous échappent tota­le­ment et nous tra­vaillons sur­tout avec les PMI.” Un tis­su fra­gile qui va subir de plein fouet la crise. Les départs ou défaillances étaient limi­tés à 30 ou 40 entre­prises dans les années 80, ils repré­sentent 10% des socié­tés aujourd’­hui.
La crise donne nais­sance à une nou­velle géné­ra­tion d’en­tre­prises. Des cadres n’ont pas sui­vi leurs socié­tés dans leur exil, d’autres ont pro­fi­té des dis­po­si­tifs d’aide à la créa­tion d’en­tre­prises, des cher­cheurs se font vec­teurs du trans­fert de tech­no­lo­gie en pre­nant les rênes de jeunes socié­tés high-tech. L’essaimage est à l’œuvre. Sophia-Antipolis trouve dans la crise la recette d’un déve­lop­pe­ment nou­veau qui s’ap­puie sur ses propres res­sources. Le nombre des entre­prises de plus de cin­quante sala­riés stagne (56), celle de moins de cin­quante aug­mente (de 890 à 944).
Une caté­go­rie d’en­tre­prises que la Fondation Sophia-Antipolis pou­ponne par­ti­cu­liè­re­ment, soit dans sa pépi­nière, soit en favo­ri­sant l’ac­cès aux capitaux-risqueurs. Robert Chabbal char­gé de mis­sion au minis­tère de la recherche et qui pilote un groupe de tra­vail sur le finan­ce­ment de l’in­no­va­tion auprès d’Alain Madelin, estime qu’il est néces­saire d’al­ler plus loin. “Nous réflé­chis­sons, dit-il, avec Pierre Laffitte à l’a­dap­ta­tion du Nasdaq (National asso­cia­tion of secu­ri­ty dea­lers auto­ma­ted quo­ta­tion) à la France. C’est un mar­ché qui per­met d’é­chan­ger les actions des entre­prises high-tech, où se retrouvent les finan­ciers qui ont pris le risque au départ d’une entre­prise, en start-up, et des inves­tis­seurs, le “capi­tal patient”, qui veulent des pla­ce­ments de long terme, mais à fort rendement. »

À côté de la ges­tion pro­pre­ment dite du site assu­mée par le Symival, qui regroupe les col­lec­ti­vi­tés locales et la Saem qui réunit chambre de com­merce et conseil géné­ral, la Fondation Sophia-Antipolis joue le rôle de boite à idée, de por­teur de pro­jets. Toujours en avance, quitte à paraître uto­pique. Lorsque Pierre Laffitte milite avec France Télécom pour l’im­plan­ta­tion de l’Etsi, l’Institut euro­péen des normes à Sophia, il est peu com­pris. En 1988, l’Etsi à Sophia se résume à un cadre ita­lien et sa secré­taire. Pierre Laffitte y voit l’embryon du déve­lop­pe­ment du parc vers les télé­com­mu­ni­ca­tions. Aujourd’hui, AT&T a choi­si Sophia, France Télécom en a fait la vitrine de ses der­nières tech­no­lo­gies et l’as­so­cia­tion Télécom Valley regroupe les plus beaux fleu­rons des télé­coms mon­diales. Un vrai poten­tiel éco­no­mique :38% des effec­tifs du pôle, 6 000 per­sonnes, tra­vaillent dans les sciences de l’in­for­ma­tion. Telle est la méthode Laffitte : voir loin, réunir, atti­rer, fédé­rer, puis se reti­rer. À 70 ans, il est de loin le plus pro­lixe, le plus ima­gi­na­tif et le plus jeune des hommes poli­tiques du Midi. Sous sa che­ve­lure argen­tée, avec ses allures d’é­ter­nel étu­diant, ce natif de Saint Paul de Vence regarde avec malice l’in­com­pré­hen­sion du vieux monde pour les idées qu’il glane à Palo Alto, Tokyo ou Londres. La Fondation reste modeste. Pas de ter­ri­toire, des idées et des rela­tions. La construc­tion de son siège est tou­jours remise à plus tard.
Le site, connaît néan­moins de réelles dif­fi­cul­tés. Le fon­cier atteint de tels prix, plus de 1000 francs le m2 construc­tible, qu’il est illu­soire d’i­ma­gi­ner des implan­ta­tions avec un per­son­nel sala­rié impor­tant : le loge­ment social est rare. Le Parc lui-même subit la concur­rence de sites proches ou loin­tains comme Grenoble et, qui sait demain, les pro­jets de parcs d’ac­ti­vi­tés dans le Var et dans les Bouches-du-Rhône. “Nous aurions besoin, sou­ligne Gérard Audra, de l’ar­ri­vée signi­fi­ca­tive d’un ou deux ténors, comme Motorolla qui cherche un site pour ins­tal­ler son centre de recherche euro­péen.“
Sophia se repo­si­tionne donc sur ce qui fait sa force, les indus­tries de l’in­for­ma­tion, les auto­routes de l’in­for­ma­tion et sur­tout leur conte­nu. “Ce sont des indus­tries adap­tées au génie médi­ter­ra­néen, plaide Pierre Laffitte, la créa­ti­vi­té compte autant et plus que la rigueur. Les pro­duits les plus inno­vants sont inven­tés par des étu­diants. Je veux m’at­ta­cher à don­ner une visi­bi­li­té mon­diale à ce pôle euroméditerranéen.”

Christian Apothéloz

Une place du village planétaire

Place Sophie Laffitte : des pins, des œuvres d’art contem­po­rain un peu défraî­chies, un pré­fa­bri­qué pour le bureau d’ac­cueil, des bureaux vitrés, un chêne de la liber­té plan­té en hom­mage à Sakharof. C’est là que tout a com­men­cé et c’est là que vient d’ou­vrir, entre l’Institut de théo­lo­gie et la Librairie des entre­prises très exac­te­ment, le pre­mier “Cyber café” de la région. Un café peu ordi­naire où l’on consomme plus de kilo­bits que de petits noirs. Un lieu convi­vial où ensei­gnants, étu­diants, lycéens peuvent apprendre à navi­guer sur six ordi­na­teurs four­nis par IBM, l’Inria et Digital, dans la galaxie Internet et échan­ger avec les 5 mil­lions d’u­sa­gers du réseau pla­né­taire. Un lieu sym­bo­lique de ce que Sophia veut deve­nir avec la créa­tion du Club Mitsa, le “Club mul­ti­mé­dia, inter­ac­ti­vi­té, téléac­ti­vi­té de Sophia-Antipolis”. Le mar­ché du mul­ti­mé­dia est de trois mil­liards de dol­lars par an. Il sera de 25 mil­liards de $ dans cinq ans. Aucune indus­trie n’est pro­mise à une telle crois­sance constatent les indus­triels adhé­rents. “L’interactivité modi­fie la rela­tion du public avec la télé­vi­sion et l’or­di­na­teur, l’u­sa­ger n’est plus pas­sif devant sa console, il joue, échange, tra­vaille avec d’autres. Serons-nous moteurs ou spec­ta­teurs de cette iné­luc­table muta­tion?” s’in­ter­roge Roselyne Koskas, ani­ma­trice du club Mitsa. Chez IBM à la Gaude on s’at­tend à une explo­sion du mar­ché du mul­ti­mé­dia, iden­tique à la flo­rai­son des radios libres ou des ser­veurs télé­ma­tiques.
Le but du club Mitsa est natu­rel­le­ment la fer­ti­li­sa­tion croi­sée : rap­pro­cher les créa­teurs de ceux qui détiennent la tech­no­lo­gie, d’in­ci­ter les hommes de l’en­sei­gne­ment, de la pro­duc­tion audio­vi­suelle, des ins­ti­tu­tions à inno­ver dans leur mode de com­mu­ni­ca­tion. Le club azu­réen est en contact étroit avec son homo­logue de San Francisco, le “Multimédia deve­lop­ment group”. qui lui réunit 500 com­pa­gnies. L’objectif est de tra­vailler sur les conte­nus. Et Pierre Laffitte rêve tout haut de voir Sophia de venir le “Hollywood euro­péen des créa­tions mul­ti­mé­dia”.
Une autre struc­ture , l’Imet, l’Institut médi­ter­ra­néen de téléac­ti­vi­té, elle se pré­oc­cupe des “tuyaux” qui vont véhi­cu­ler ces nou­veaux pro­duits et de l’ex­plo­sion de ser­vices autour d’Internet. Pour le cher­cheur Pierre Bernhard, direc­teur de l’Inria, l’Institut natio­nal de recherche en infor­ma­tique et auto­ma­tique, pré­sident de l’Imet, l’en­jeu est plus que ludique, le but est de modi­fier le rap­port entre l’ac­ti­vi­té et la dis­tance. “Le pro­blème, dit-il, est à la fois une ques­tion de culture et de coût d’ac­cès”. Deux prio­ri­tés se dégagent : le télé-enseignement et la télé­mé­de­cine. En méde­cine des liai­sons ont été expé­ri­men­tées avec la Tunisie par exemple. En matière d’en­sei­gne­ment, Eurécom, éta­blis­se­ment d’en­sei­gne­ment qui asso­cie France télé­com et l’é­cole poly­tech­nique fédé­rale de Lausanne sou­haite tra­vailler en réseau avec le Politecnico de Turin et l’é­cole des télé­com­mu­ni­ca­tions de Barcelone.
“Nous fai­sons de la for­ma­tion et de l’a­git prop, avoue Pierre Bernhard. Les membres fon­da­teurs de l’Imet sont de grands groupes, mais notre vraie clien­tèle, celle qui va pro­fi­ter de cette explo­sion des échanges de don­nées inter­na­tio­nales, ce sont les petites struc­tures, souples et inventives”.

Christian Apothéloz