Le journaliste : enquêtes et reportages

Marseille sort de sa torpeur…

par | 10 octobre 1993

Article paru dans le Nouvel Économiste.

L’an 01 de la prospection internationale

“Le dépar­te­ment est une entre­prise qui a de bon pro­duit, mais pas de ser­vice com­mer­cial”, ana­lyse Gilbert Deleuil, le direc­teur du nou­vel orga­nisme de pro­mo­tion éco­no­mique des Bouches du Rhône, Promotion 13. Et les résul­tats sont là. Sur 200 entre­prises amé­ri­caines qui se sont implan­tées en France en 1992, pas une seule n’a choi­si le grand Marseille. Les der­nières implan­ta­tions annon­cées sont sou­vent des micro-entreprises ou des regrou­pe­ments de ser­vices sous un même toit. Pas de quoi épon­ger les 70 000 chô­meurs de l’agglomération. Marseille a curieu­se­ment eu du mal à s’adapter à la nou­velle donne, oh com­bien concur­ren­tielle des villes. Cité de com­merce elle ne connais­sait pas la concur­rence des sites. Le port est incon­tour­nable et Nice n’est qu’un comp­toir créé par les Phocéens. Les années quatre-vingt vont dure­ment rap­pe­ler leur réa­li­té. Marseille se croit spé­cia­liste de l’agroalimentaire, elle voit naître un Agroparc à Avignon et un Agropole à Montpellier. Marseille struc­ture son pôle san­té avec une cité de la bio­tique, Nice s’affirme avec une cité du cœur. Marseille lance un centre euro­péen de l’environnement, Montpellier encore, lui en ravit le titre et la pater­ni­té. Promotion 13 voit à peine le jour que le dépar­te­ment du Var sort, miton­né par le fon­da­teur de Côte d’Azur déve­lop­pe­ment, Thierry Martin, une agence de déve­lop­pe­ment. Bref, lorsque des socié­tés comme Nissan ou Nike cherchent comme c’est le cas en ce moment un point de chute en Europe du Sud, Marseille n’est qu’une hypo­thèse. Et encore pas tou­jours. Dix ans après ses voi­sines, Nice, Montpellier ou Lyon, la région mar­seillaise cherche à se posi­tion­ner dans la pros­pec­tion inter­na­tio­nale. Pour la pre­mière fois, on parle mar­ke­ting ter­ri­to­rial, ciblage, mis­sions. Promotion 13 a vu le jour le 30 mars der­nier, né de la volon­té conjoint du Conseil géné­ral 13 et de la chambre de com­merce. « Nous avons iden­ti­fié quatre sec­teurs, annonce Gilbert Deleuil, direc­teur, l’agroalimentaire, la main­te­nance, la san­té et les bio­tech­no­lo­gies et la logis­tique. « Et pour cha­cun d’entre eux un argu­men­taire, des cibles, des actions sont en cours de défi­ni­tion. Dans le col­li­ma­teur des 20 sala­riés de Promotion 13 : l’Amérique du Nord, l’Asie du Sud-est, l’Allemagne, la Suisse et la Grande Bretagne. Et en France, les entre­prises, très cour­ti­sées, de la péri­phé­rie parisienne.

Espaces et identités

A prio­ri, l’investisseur a le choix : 187 zones d’activités s’offrent à lui. Dans la réa­li­té, chaque bas­sin d’emploi s’est for­gé une per­son­na­li­té. L’industrie lourde est à l’ouest. Depuis le début du siècle, l’Étang de Berre et le golfe de Fos sont la terre d’élection de la pétro­chi­mie, de l’aéronautique (Eurocopter, Dassault, la base d’Istres) et depuis 20 ans de la sidé­rur­gie. Pour la seule période 1991–1993, 12,5 mil­liards de francs ont été inves­tis dans la pétro­chi­mie. La moi­tié de la pro­duc­tion natio­nale de soude, de chlore, d’éthylène et de pro­py­lène est réa­li­sée dans la région.
Le port de Fos sur Mer, pre­mier port pétro­chi­mique en Europe est en outre ges­tion­naire d’un ter­ri­toire de 10 000 ha. Le port est le pro­mo­teur, l’a­mé­na­geur et l’in­ves­tis­seur de la zone indus­trielle por­tuaire. La zone indus­trielle actuelle de Fos s’étend sur 7200 ha dont 5500 uti­li­sables pour les acti­vi­tés, 800 sont dis­po­nibles pour les acti­vi­tés com­mer­ciales, 1200 pour l’industrie.
Dernier gros inves­tis­se­ment en date : l’im­plan­ta­tion d’Arco mis en ser­vice en 1988 (2,4 mil­liards) puis son exten­sion de 89 à 91 (1,2 Md). Depuis, aucune implan­ta­tion signi­fi­ca­tive ne s’est déci­dée. Fin 93 cepen­dant, devrait être inau­gu­rée l’u­sine de trai­te­ment des déchets pétro­liers et chi­miques, Merex, avec une pre­mière ligne de trai­te­ment de 60 000 tonnes par an. Les dos­siers sont très longs à abou­tir : entre le pre­mier contact avec Arco et sa mise en ser­vice, 13 ans étaient pas­sés. Mais la venue d’Arco a suf­fi à ren­ta­bi­li­ser le bureau de repré­sen­ta­tion per­ma­nent aux USA. Avec la crise, plu­sieurs dos­siers sont gelés. Le joint-venture Shell chimie/Mitsui Toatsu pro­je­tait de construire une uni­té de fabri­ca­tion d’un pro­duit chi­mique inter­mé­diaire sur 35 ha, un inves­tis­se­ment de 1,5 MD. Arco avait mis à l’étude une aug­men­ta­tion de la pro­duc­tion d’oxyde de pro­py­lène en Europe, soit à Rotterdam, soit à Fos : inves­tis­se­ment de 5 milliards.

Jacques Triffaud, chef du ser­vice pro­mo­tion indus­trielle de Fos, oriente sa pros­pec­tion dans deux direc­tions, la chi­mie fine, afin de com­bler le maillon man­quant entre le baril de pétrole et le médi­ca­ment et la créa­tion d’une plate-forme mul­ti­mo­dale por­tuaire à proxi­mi­té des ter­mi­naux à conteneurs.

Vitrolles a concen­tré les fonc­tions logis­tiques liées à la route. Dans des zones comme l’Anjoly, qui affiche “com­plet”, han­gars et dépôts ont per­mis l’éclatement des mar­chan­dises aux fron­tières de la métro­pole. Cette fonc­tion devrait être relayée demain par la plate-forme logis­tique de Grans Miramas, en prise directe avec le rail, l’autoroute et le port. Une cen­taine d’hectares seront via­bi­li­sés dès 1995 pour amor­cer ce qui doit être le grand car­re­four des mar­chan­dises entre l’Europe du Sud et le sillon rho­da­nien.
Le pays d’Aix est aux anti­podes de cet uni­vers indus­trieux. Il reste la des­ti­na­tion rêvée des cadres. La val­lée de l’Arc, sans que cela soit une poli­tique volon­ta­riste, est deve­nue une val­lée high-tech. Bertin, Technicatome, I2E, ES2 et bien d’autres, plus petits, s’y déve­loppent. Michel Garnier, dans une étude réa­li­sée pour le Lest Cnrs, le Laboratoire d’étude et de socio­lo­gie du tra­vail a mis à jour la genèse de cette mini silli­con val­ley aixoise. Les délo­ca­li­sa­tions du Centre d’étude nucléaire de Cadarache, le Centre d’études tech­niques de l’Équipement, avec la proxi­mi­té du groupe Thomson ont géné­ré par essai­mage un tis­su de petites entre­prises high tech. Dans la Haute val­lée de l’Arc, sous l’impulsion de la com­mune de Rousset et du Conseil régio­nal, la filière micro­élec­tro­nique se struc­ture dans le Cremsi, le Centre régio­nal d’étude de micro­élec­tro­nique sur le sili­cium, une asso­cia­tion qui devrait don­ner nais­sance à un GIE. Dupont Photomask, ES2 et SGS Thomson sont asso­ciés à cette ini­tia­tive qui doit débou­cher sur des pro­grammes de recherche et de for­ma­tion com­muns.
À l’est de Marseille, Aubagne et Gémenos ont su pro­fi­ter du manque de ter­rains à Marseille intra-muros et de l’exode des entre­prises pho­céennes. Motta et Géocéans ont encore récem­ment quit­té le ter­ri­toire de la com­mune de Marseille pour aller à Aubagne. Depuis 20 ans la muni­ci­pa­li­té com­mu­niste a su créer un envi­ron­ne­ment favo­rable aux PMI. Tous les sec­teurs sont repré­sen­tés, méca­nique, plas­tur­gie, avec une domi­nante agroa­li­men­taire avec des marques comme Pulco et Agruma, les chips Sibell et les pro­duits frais des frères Canavèse.
La zone d’entreprise de La Ciotat (74 hec­tares) dopée un temps par l’exonération d’impôts sur 10 ans, voit émer­ger un mini-pôle phar­ma­ceu­tique avec Athélia Pharm, spé­cia­li­sé dans la micro­nu­tri­tion, Microlit dans la micro-encapsulation des arômes et France Gélules, fabri­cant de gélules vides pour l’industrie phar­ma­ceu­tique. Plus dis­crè­te­ment, le pôle tech­no­lo­gique « Milieux extrêmes », Ciomex, veut faire de La Ciotat un lieu de ren­contre des cher­cheurs et pra­ti­ciens impli­qués dans la pré­ven­tion du risque en entre­prise. Pas de Zac ou de bâti­ment pres­ti­gieux pour ce pôle ori­gi­nal, mais une volon­té de décloi­son­ner. » Nous sommes per­sua­dés, explique Bernard Mansard, ingé­nieur du CEA, pré­sident de Ciomex, que les tech­no­lo­gies, les méthodes, les outils issus de domaines aus­si éloi­gnés que le nucléaire, le spa­tial, les explo­sifs, l’océanique et la chi­mie sont trans­fé­rables ». Ciomex par un pro­gramme de for­ma­tion et de ren­contres joue l’interface avec l’espoir de favo­ri­ser l’implantation d’entreprises issues de trans­ferts de tech­no­lo­gies.
Cette cou­ronne de Marseille qui va de la mer à la mer, des tan­kers de Fos aux bureaux les pieds dans l’eau de Ciomex, est la loco­mo­tive de redé­ploie­ment éco­no­mique du Grand Marseille. Marseille, faute de com­mu­nau­té urbaine a long­temps crié au voleur. Dénonçant la concur­rence déloyale des villes de la périphérie.

Naissance d’une métropole

En vingt ans les migra­tions alter­nantes ont été mul­ti­pliées par cinq autour de la ville centre, signe d’une métro­po­li­sa­tion pro­gres­sive du ter­ri­toire des Bouches du Rhône. Chaque jour 2600 Vitrollais viennent tra­vailler à Marseille, et 2600 Marseillais vont en sens inverse à Vitrolles. (Chiffres 1990). Marseille n’a pas su résis­ter, avec de vrais pro­jets urbains à cette attrac­tion iné­luc­table des espaces et des voies de com­mu­ni­ca­tion. Avec la réflexion sur l’intercommunalité, sur le XI° plan une vision plus métro­po­li­taine se fait jour dans les ser­vices muni­ci­paux, en par­ti­cu­lier à l’Agam, l’agence d’urbanisme. La contri­bu­tion de la ville au plan plaide par exemple pour “que soit éta­bli un véri­table sché­ma direc­teur des zones d’accueil pour les acti­vi­tés dans l’aire métro­po­li­taine”. C’est avec le pro­jet Euroméditerranée que la ville de Marseille compte recon­qué­rir son lea­der­ship et ain­si assu­mer son rôle de capi­tale régio­nale. Marseille sou­haite, à tra­vers la créa­tion d’un centre ter­tiaire inter­na­tio­nal, ras­sem­bler des ser­vices stra­té­giques ou spé­cia­li­sés pour l’entreprise. Situé entre le port de la Joliette et la Porte d’Aix, ce pro­jet à la fois urbain et éco­no­mique vise à la réha­bi­li­ta­tion d’un quar­tier por­tuaire en déshé­rence et à la recons­truc­tion d’une cen­tra­li­té recon­nue, lisible. Marseille s’inscrit dans une stra­té­gie de cap­ta­tion des flux, comme un pôle logis­tique imma­té­riel s’appuyant sur les moyens de com­mu­ni­ca­tion et de télé­com­mu­ni­ca­tion. La cité pho­céenne reven­dique une place à part : consti­tuer l’élément clef d’une poli­tique de la France et de l’Europe en Méditerranée. Un enjeu natio­nal souligne-t-on en mai­rie. Une mis­sion inter­mi­nis­té­rielle a déjà remis son rap­port et un pro­chain Ciat devrait enclen­cher, si Charles Pasqua confirme son avis posi­tif, la créa­tion d’un éta­blis­se­ment public. Ce rééqui­li­brage vers le port est amor­cé. Certes il est tou­jours de bon ton d’avoir ses bureaux sur le Prado, mais les docks de la Joliette, réha­bi­li­tés par la Sari, situés au cœur du futur centre Euroméditerranée connaissent mal­gré la crise un véri­table engoue­ment, une mode, confor­tée par des acti­vi­tés cultu­relles comme la “Fiesta des docks” qui récon­ci­lie port et ville, lati­ni­té et économie.

Cet aggior­na­men­to de la voca­tion médi­ter­ra­néenne n’est pas un retour nos­tal­gique vers le pas­sé. De même que Marseille découvre l’intercommunalité, la pros­pec­tion inter­na­tio­nale, la concur­rence des villes avec une décen­nie de retard, la ville accorde enfin à son poten­tiel scien­ti­fique et tech­no­lo­gique une plus grande atten­tion. C’est François Kourilski, aujourd’hui patron du Cnrs qui a le pre­mier, au milieu des années quatre-vingt, aler­té les ins­ti­tu­tion­nels régio­naux sur les res­sources de la recherche. Nés de la tra­di­tion médi­cale de la cité, suc­com­bant à hélio tro­pisme, les labo­ra­toires se sont mul­ti­pliés, sans cohérence.

Où sont les 4 000 chercheurs marseillais ?

“Marseille est une ville très riche, note un ingé­nieur de recherche à Eurocopter, dans des domaines qui nous inté­ressent : nou­veaux maté­riaux, acous­tique, codes de cal­cul, logi­ciels, sys­tèmes experts, etc. Dommage que ces scien­ti­fiques soient une bande de Gaulois qui ne se parlent pas !” Anecdote signi­fi­ca­tive : Eurocopter, qui pour­tant tra­vaillait déjà avec des cher­cheurs mar­seillais du Laboratoire de méca­nique acous­tique ou de l’École supé­rieure d’in­gé­nieurs, a appris il y a trois ans par le CNRS de… Nantes que l’Institut uni­ver­si­taire des sys­tèmes ther­miques indus­trielles de Marseille (contrats de recherche avec Renault, la Nasa, Dassault, EDF…) déve­lop­pait des moyens de cal­cul per­met­tant de pré­voir les com­por­te­ments de cer­tains maté­riaux à tem­pé­ra­ture extrême ! Calculs dont Eurocopter a besoin !
Marseille découvre, jus­te­ment, qu’elle ne sait pas vendre, ses 4000 cer­veaux, 2500 cher­cheurs dans le public qui cogitent dans plus de 200 labo­ra­toires et 1500 dans le pri­vé. Seconde ville de recherche publique der­rière la région pari­sienne, la métro­pole mar­seillaise dépasse dans le sec­teur pri­vé, depuis 1990 les scores de la Côte d’Azur avec plus de 4000 per­sonnes employées en R & D. Secteurs en pointe : l’électronique, la chi­mie, et l’aéronautique.
Côté public, la majeure par­tie de cette matière grise phos­phore dans les filières scien­ti­fiques de l’Université, qui réa­lisent envi­ron 75 MF de contrats de recherche avec les entre­prises et emploient près de 1200 enseignants-chercheurs. Forte pré­sence aus­si de l’Inserm (12 uni­tés à Marseille contre 5 à Nice) et sur­tout du Cnrs, seconde délé­ga­tion régio­nale après Paris, avec 600 cher­cheurs. La carte détaillée des com­pé­tences révèle les points forts de Marseille : 650 cher­cheurs dans le domaine de la vie et de la san­té avec des “must” en immu­no­lo­gie, neu­ros­ciences, endo­cri­no­lo­gie, micro­bio­lo­gie et bio­lo­gie molé­cu­laire, et un ensemble hos­pi­ta­lier en pointe dans le domaine de la can­cé­ro­lo­gie, des trans­plan­ta­tions, des patho­lo­gies du sys­tème ner­veux et cardio-vasculaire ; 380 dans les sciences de la matière – avec notam­ment le Centre de phy­sique des par­ti­cules en pleine expan­sion à Luminy, les études sur les plas­mas et la chi­mie orga­nique ; 350 dans les sciences de l’in­gé­nieur et les mathé­ma­tiques asso­ciées à l’in­for­ma­tique et à l’Intelligence arti­fi­cielle ; 330 dans l’en­vi­ron­ne­ment marin et lit­to­ral.
“Nous devons regrou­per nos forces, savoir nous asso­cier, afin de nous vendre à l’é­chelle euro­péenne, non pas par labo mais par com­pé­tence…” affirme Jacques Pantaloni, direc­teur de l’IUSTI, l’u­ni­té de recherche asso­ciée CNRS dans la région, et auteur, près le rec­teur, du sché­ma d’a­mé­na­ge­ment de la recherche uni­ver­si­taire dans le cadre du plan Université 2000. Un sché­ma qui met de l’ordre dans un laby­rinthe illi­sible de labos. Outre la méde­cine loca­li­sée en centre ville – deux pôles géo­gra­phiques, foca­lisent les acti­vi­tés de recherche et d’enseignement scien­ti­fique. Au Nord, le tech­no­pôle de Château-Gombert et le cam­pus de Saint-Jérôme concen­tre­ra toutes les sciences de l’in­gé­nieur. Au Sud, le “bio­pôle” de Luminy, ras­sem­ble­ra les sciences de la vie. Deux pôles déjà for­te­ment esquis­sés aujourd’­hui mais dont le trait serait ren­for­cé.
Château-Gombert devien­dra ain­si, entre autres, l’un des plus impor­tants com­plexes fran­çais de for­ma­tion et de recherche dans le domaine de la méca­nique éner­gé­tique avec, un ensemble de 500 spé­cia­listes, en prise directe avec les entre­prises régio­nales de la sidé­rur­gie et de la mécanique.

Ces labos consti­tuent le sub­strat des ambi­tions tech­no­po­li­taines de Marseille. Comme la recherche, les pôles à voca­tion tech­no­lo­giques se des­sinent au nord avec Chateau-Gombert, au sud avec Luminy et en cœur de ville avec la Cité de la biotique.

Au Nord, le technopôle de Château-Gombert

Château-Gombert à sa nais­sance a sus­ci­té plus que du scep­ti­cisme. Le site encla­vé, le pro­jet long­temps mûri dans les ins­ti­tu­tions, une archi­tec­ture funé­raire pour le pre­mier grand bâti­ment, l’Institut médi­ter­ra­néen de tech­no­lo­gie, une com­mu­ni­ca­tion tapa­geuse pour un pro­jet natu­rel­le­ment lent n’ont pas ser­vi ses pro­mo­teurs. Pourtant, quatre ans après sa nais­sance offi­cielle, la pre­mière ren­trée de l’IMT, les avis évo­luent. Thierry Bruhat, le Monsieur Technopole de la Datar avoue qu’il était dubi­ta­tif, mais qu’aujourd’hui, “si un vrai tech­no­pôle est une opé­ra­tion où se mêlent sur un même site, labo­ra­toires, uni­ver­si­tés et entre­prises, Château-Gombert est une tech­no­pole.” “La réa­li­té de Château-Gombert, affirme François Hirn, direc­teur régio­nal de Bull et pré­sident du club des diri­geants, est net­te­ment plus posi­tive que son image. J’ai parié, en m’ins­tal­lant ici, après avoir exa­mi­né 20 autres sites, sur un déve­lop­pe­ment de la tech­no­pole à 5 ans, sur la capa­ci­té d’at­trac­tion de l’IMT et de l’Institut inter­na­tio­nal de robo­tique et d’in­tel­li­gence arti­fi­cielle”.
Avec 300 sala­riés, Bull est l’une des quatre “grosses” entre­prises implan­tées sur les 180 ha de Château-Gombert. À ses côtés, la direc­tion régio­nale Sud-Est du groupe d’as­su­rances Axa (200 emplois), créée là en 1989, Cybernétix, (ingé­nie­rie des sys­tèmes auto­ma­tiques et robo­tique) et Serete Méditerranée (contrôle et concep­tion élec­tro­tech­nique et élec­tro­mé­ca­nique). À elles quatre, elles repré­sentent plus de la moi­tié des 1200 emplois créés, la majo­ri­té des 50 autres socié­tés ne dépas­sant pas les 10 sala­riés.
L’important sou­ligne Thierry Bruhat n’est pas la taille des entre­prises ou leur nombre, mais “qu’elles soient moti­vées plus par la proxi­mi­té d’un réseau de res­sources, de trans­fert de tech­no­lo­gie que par un espace”. Chateau-Gombert est deve­nu lieu de ren­contre scien­ti­fique. Outre les congrès, deux clubs rayonnent sur toute la région : le club des entre­prises tech­no­per­for­mantes et le club des entre­prises du sec­teur de l’environnement. Les pépi­nières de l’IMT et de l’Iiriam aident à mûrir des pro­jets d’entreprises sou­vent issues de la recherche. Et l’association d’animation scien­ti­fique de Chateau-Gombert devrait renaître avec une voca­tion élar­gie à toute l’aire métropolitaine.

Au Sud le biopôle de Luminy

Conçu au départ comme un cam­pus uni­ver­si­taire un peu hété­ro­clite, dis­sé­mi­né dans les pinèdes, et plan­té au-dessus des calanques de Marseille, Luminy, qui abrite 6500 étu­diants, dont la moi­tié dans la fac de sciences, ne mobi­lise l’at­ten­tion des col­lec­ti­vi­tés locales que depuis deux ans.
Pourtant ce cam­pus ver­doyant héberge aus­si 26 labo­ra­toires et 1300 scien­ti­fiques et cher­cheurs avec deux uni­tés phares : le centre d’im­mu­no­lo­gie Inserm-Cnrs (147 per­sonnes) et l’u­ni­té Inserm de recherche sur le sida (rétro­vi­rus et mala­dies asso­ciées) de Jean Claude Chermann. Côté recherche est en pro­jet, approu­vé par le Ciat, un vaste Institut fédé­ra­tif de la bio­lo­gie du déve­lop­pe­ment regrou­pant géné­tique, bio­lo­gie cel­lu­laire, immu­no­lo­gie. Côté for­ma­tion, la construc­tion d’un Centre de bio­tech­no­lo­gie est en cours avec for­ma­tion d’in­gé­nieurs en génie bio­lo­gique et micro­bio­lo­gie, et sans doute, une autre en ins­tru­men­ta­tion bio­mé­di­cale, des labos de recherche (Orstom, INRA) et, éven­tuel­le­ment, une struc­ture de trans­fert de tech­no­lo­gie.
L’Association du Grand Luminy, créée en 1986 par les dif­fé­rents orga­nismes et pré­si­dée aujourd’­hui par le doyen Méry de la facul­té des sciences, oriente son action vers la créa­tion d’en­tre­prises direc­te­ment liée aux acti­vi­tés de recherche des labos, avec, par exemple, la créa­tion d’un incu­ba­teur pour les thé­sards. Le site n’ac­cueille pour l’ins­tant que 6 entre­prises (300 sala­riés) – dont Immunotech, l’en­tre­prise ban­nière née il y a dix ans des tra­vaux du centre d’im­mu­no­lo­gie, créa­trice de 115 emplois. Mais les ambi­tions indus­trielles res­te­ront limi­tées sur Luminy, seuls cinq hec­tares sont dis­po­nibles pour des acti­vi­tés éco­no­miques très ciblées.

La Cité de la biotique

Le troi­sième grand pôle de déve­lop­pe­ment à voca­tion tech­no­po­li­taine sera ins­tal­lé en cœur de ville. Marseille Provence est en effet la deuxième région de France de recherche bio­mé­di­cale et d’ac­ti­vi­tés cli­niques. L’Assistance publique, 5000 lits et 3000 méde­cins, consti­tue le pre­mier ensemble hos­pi­ta­lier d’Europe du Sud. La cité de la bio­tique englobe deux hôpi­taux de l’assistance publique dotés de 2 700 lits, trois facul­tés, méde­cine, phar­ma­cie, odon­to­lo­gie et la future Villa Hippocrate, un ensemble immo­bi­lier de 60 000 m², qui for­me­ra des bio­ti­ciens et accueille­ra des acti­vi­tés de déve­lop­pe­ment indus­triel.
Elle a déjà séduit la socié­té amé­ri­caine Genta phar­ma­ceu­ti­cal, spé­cia­li­sée dans la fabri­ca­tion de médi­ca­ments de 3e géné­ra­tion dits “anti­codes”, qui vient d’ins­tal­ler dans des locaux pro­vi­soires sa direc­tion Europe et sou­haite créer une uni­té de recherche et de déve­lop­pe­ment à Marseille, employant d’i­ci trois ans une cen­taine de per­sonnes, en vue d’im­plan­ter ensuite une enti­té de pro­duc­tion, four­nis­sant le mar­ché euro­péen. “Nous avons trou­vé à Marseille, explique M. Van de Winckel, direc­teur géné­ral de Genta Europe, des pos­si­bi­li­tés très inté­res­santes de par­te­na­riat avec des équipes locales cli­niques et scien­ti­fiques et une volon­té très forte des col­lec­ti­vi­tés locales de créer un ter­reau de déve­lop­pe­ment de socié­tés en bio tech­no­lo­gies. Nous allons d’a­bord mener des recherches pré­cli­niques et tes­ter dans les 3 ans à venir une dizaine de molé­cules dans un labo­ra­toire que nous implan­tons à Luminy (10 cher­cheurs) et qui col­la­bo­re­ra notam­ment avec le centre d’im­mu­no­lo­gie. Puis, d’i­ci 2 ans sans doute, nous mène­rons des recherches de déve­lop­pe­ment cli­nique dans la cité de la bio­tique”.
En affi­chant des ambi­tions d’une tech­no­pole, struc­tu­rée autour de ses trois pôles, Chateau-Gombert Saint Jérôme, Luminy et la Cité de la bio­tique, en pro­je­tant en bor­dure des quais un centre d’affaires déci­sion­nel, Marseille joue enfin un rôle de capi­tale. Elle réflé­chit, inves­tit, construit non pour elle-même, mais pour toute sa région avec l’ambition de recon­qué­rir une place spé­ci­fique dans le pay­sage sud-européen. Et ces pro­jets s’inscrivent dans une stra­té­gie natio­nale maté­ria­li­sée par le Livre blanc sur l’aire métro­po­li­taine mar­seillaise de la Datar et par les tra­vaux de pros­pec­tive conduits tou­jours par la Datar sur le deve­nir de l’espace médi­ter­ra­néen. Lors de l’entretien qu’il a accor­dé au maire de Marseille, Charles Pasqua a confir­mé l’intérêt qu’il porte à Euroméditerranée. Depuis Fos sur Mer, l’État n’en avait jamais fait autant. Est-ce la fin du divorce Paris Marseille ?

Une place financière régionale organisée comme un club

La sup­pres­sion des bourses régio­nales fut un élec­tro­choc, salu­taire, pour les pro­fes­sion­nels de la finance de Marseille. La cor­beille, aus­si désuète soit-elle, sym­bo­li­sait la vie finan­cière de la cité. Un ersatz. On y trai­tait plus d’obligations que d’actions.
Électrochoc donc, qui conduit les pro­fes­sion­nels de la finance, sous l’impulsion de celui qui n’était pas encore pré­sident de la chambre de com­merce, Henry Roux-Alezais, à créer une Communauté éco­no­mique et finan­cière médi­ter­ra­néenne en 1988. Club et lob­by régio­nal de la finance, la Céfim s’ouvre aux banques bien sûr, aux conseils finan­ciers, aux avo­cats, aux experts-comptables aux notaires. Elle réus­sit à ani­mer ce monde-là et à faire mûrir des pro­jets. Autour du pro­fes­seur Claude Bensoussan par exemple, se crée l’Iséfi, l’Institut supé­rieur d’études finan­cières qui forme des étu­diants de l’après-bac aux mas­tères en “ingé­nie­rie finan­cière” ou “ges­tion de patri­moine”.
Des com­mis­sions ani­mées par José Yborra ou Eugène André Rey, conseils finan­ciers sont consul­tées pour d’importants dos­siers. Deux reprises d’entreprises par les sala­riés, ver­ront le jour au plan juri­dique et finan­cier grâce à la Céfim : le Res d’Ortec, qui sor­tit du giron du groupe Onet et celui de Snef Électric Flux, reprise en main par ses cadres. Débats, confé­rences, ren­contres ont trou­vé dans l’enceinte du Palais de la Bourse un lieu cos­su et feu­tré spé­cia­le­ment amé­na­gé pour les rece­voir : le club Céfim.
La place finan­cière de Marseille ne peut riva­li­ser avec les outils d’une capi­tale, mais toutes les com­pé­tences qu’un chef d’entreprise peut attendre en région sont là. Huit banques, dis­posent d’un siège en Provence. Réellement auto­nomes comme la banque Martin Maurel ou appar­te­nant à un réseau comme la Banque popu­laire, elles offrent une proxi­mi­té de déci­sion et une vraie connais­sance du ter­rain. Des “trois vieilles”, le Crédit Lyonnais est his­to­ri­que­ment le mieux implan­té. Dans les inter­ven­tions en haut de bilan, on retrouve sou­vent Finadvance, la socié­té ani­mée par Pierre Bellon, Altus Finance ou Innolion avec le Crédit lyon­nais, la BNP avec Banexi.
Trois fonds de recon­ver­sion peuvent être sol­li­ci­tés selon la loca­li­sa­tion de l’entreprise : Sofréa, socié­té de recon­ver­sion d’Elf Aquitaine ; la Sodicem d’Usinor-Sacilor et la Sofirem des Charbonnages de France dans le bas­sin d’emploi de Gardanne. La ville de Marseille en asso­cia­tion avec les banques a créé un fond de garan­tie, “Marseille métro­pole garan­tie” qui dis­pense avec pru­dence, sous le cou­vert de Sofaris, une cau­tion en géné­rale égale au tiers du cré­dit, aux entre­prises indus­trielles.
Les trois outils de capital-risque régio­naux, créés avec des fonds publics sont aujourd’hui en panne. La Société de déve­lop­pe­ment régio­nal Méditerranée, sous capi­ta­li­sée, après des pertes impor­tantes, doit s’associer avec Sud Capital, socié­té créée par le Conseil régio­nal avec des fonds euro­péens. La fusion des deux ins­ti­tu­tions, dont l’une est cotée en Bourse, s’avère déli­cate. Et les deux sont en stand by. La petite Saménar, socié­té de capital-risque de proxi­mi­té, née dans les Alpes et abon­dée récem­ment par le Conseil géné­ral 13 et la Caisse d’épargne attend un feu vert du Conseil d’État pour étendre ses inter­ven­tions dans les Bouches du Rhône.
L’activité de ges­tion de patri­moine elle, est très ani­mée. » Notre région est excé­den­taire, note Yves Blisson de Schelcher France. À cause des tranches d’âge bien sûr, mais aus­si parce que l’on retrouve des gens qui ont ven­du leur socié­té. Il y a un mar­ché vivant”. Worms, Paribas et tou­jours le Crédit Lyonnais y sont très présents.

Marseille sur Méditerranée

L’ouverture médi­ter­ra­néenne est deve­nue le cre­do de tous les poli­tiques. Une évi­dence géo­po­li­tique à nuan­cer selon que l’on parle de la rive sud ou nord de la Méditerranée.
Les rela­tions com­mer­ciales qui existent entre la région mar­seillaise et l’Italie sont tra­di­tion­nel­le­ment fortes autant par choix stra­té­gique que par héri­tage cultu­rel. L’Italie, pre­mier par­te­naire com­mer­cial du dépar­te­ment absorbe 22 % des expor­ta­tions et 11,5 % des impor­ta­tions, loin devant l’Espagne, l’Allemagne ou le Royaume-Uni. Marseille rêve d’échanges avec Barcelone, mais com­merce avec son voi­sin trans­al­pin.
Si l’Europe du Sud consti­tue le pre­mier axe d’ou­ver­ture de Marseille, les liens se sont main­te­nus, mal­gré les vicis­si­tudes des indé­pen­dances, avec les pays du Maghreb qui absorbent 6 % des expor­ta­tions du dépar­te­ment et 13 % des impor­ta­tions ; au pre­mier rang, l’Algérie. Ce pays en crise consti­tue tou­jours, parce les rela­tions affec­tives et com­mer­ciales n’ont jamais été rom­pues, une des­ti­na­tion pour les PMI régio­nales. Les Laboratoires Laphal, par exemple, basés à Allauch ont créé avec Synthélabo une socié­té de droit algé­rien, l’Institut médi­cal algé­rien en joint-venture avec un répar­ti­teur phar­ma­ceu­tique local. Une uni­té de pro­duc­tion de spé­cia­li­tés phar­ma­ceu­tiques de pres­crip­tion de 20 MF devrait être construite avec des cré­dits de la caisse fran­çaise de déve­lop­pe­ment. Les Moteurs Baudoin, ont par le biais de l’Institut médi­ter­ra­néen pour l’é­co­no­mie et le déve­lop­pe­ment, IMED, offi­cia­li­sé un contrat de repré­sen­ta­tion avec une socié­té algé­rienne, Dieselec, assor­tis de com­mandes de pièces impor­tantes pour le dépan­nage de moteurs. Une nou­velle enti­té, Baudoin Algérie est en cours de consti­tu­tion.
La Turquie, un micro­mar­ché à l’échelle sta­tis­tique offre pour cer­taine PMI une vraie bouf­fée d’oxygène. La socié­té Legré Mante livre des pro­duits chi­miques à l’in­dus­trie phar­ma­ceu­tique turque ; Galex SA, filiale d’Air liquide mise sur le déve­lop­pe­ment de ces mar­chés.
Le Port auto­nome de Marseille est très pré­sent dans tous les pays du bas­sin médi­ter­ra­néen grâce à son savoir faire en ingé­nie­rie et infor­ma­tique. Le pro­jet Méditel, qu’il pilote depuis 1989, sou­te­nu par la Communauté euro­péenne doit infor­ma­ti­ser et mettre en réseau 17 ports de la Méditerranée et de la Mer noire. La pre­mière phase d’in­for­ma­ti­sa­tion des opé­ra­tions por­tuaires touche à sa fin. La phase de mise en réseau est pré­vue pour 1994.
Les mar­chés médi­ter­ra­néens long­temps consi­dé­rés comme un héri­tage du pas­sé font l’objet de toutes les atten­tions. Le Conseil régio­nal a signé à Séville une charte du bas­sin médi­ter­ra­néen qui l’engage avec six autres régions : Languedoc-Roussillon, Catalogne, Ligurie, Piémont, Municipalité de Tunis, Région de Tétouan. Le Conseil géné­ral pri­vi­lé­gie ses rela­tions avec la Tunisie et le Maroc. La ville de Marseille tisse des liens avec les villes rive­raines dans les domaines de l’environnement, de la ges­tion de l’eau, avec l’Institut médi­ter­ra­néen de l’eau, de la ges­tion urbaine avec la Fondation des villes et ter­ri­toire médi­ter­ra­néens.
“Notre capa­ci­té à com­mer­cer, à échan­ger, dans cette région du monde est un atout que nous devons vendre à l’extérieur, sou­ligne Jean-Claude Sitbon, direc­teur de l’Adéci. S’installer à Marseille ce n’est pas choi­sir un mar­ché d’un mil­lion d’habitants mais une zone de cha­lan­dise de 386 mil­lions d’habitants aujourd’hui, de 500 mil­lions en 2010”.

Christian Apothéloz