Le journaliste : enquêtes et reportages

Marseille, traitement des déchets ménagers : combat de titans autour d’une poubelle

par | 11 novembre 1993

Article paru dans le Figaro Économie.

Avant la fin de l’année, le maire de Marseille aura choi­si le grou­pe­ment d’entreprises qui devra trai­ter les 400 000 tonnes d’ordures que pro­duit chaque année l’agglomération mar­seillaise. Un enjeu de plus d’un mil­liards de francs en inves­tis­se­ment, de 160 MF par an en exploi­ta­tion, convoi­té par les géants du secteur.

Rien n’est plus rus­tique que le trai­te­ment des déchets à Marseille aujourd’hui. La col­lecte des ordures ména­gères est confiée à des socié­tés pri­vées. La mai­rie a renon­cé, il y a plu­sieurs années à impo­ser sa loi aux éboueurs muni­ci­paux connus pour leur bi-activité. Les conte­neurs sont presque par­tout, mais le célèbre “paquet mar­seillais”, ce petit sac pou­belle que l’on jette par la fenêtre en criant gare au pas­sant, est encore en vigueur dans cer­tains quar­tiers. Tout ceci est ache­mi­né dans des centres de col­lecte et d’expédition, l’un en gare d’Arenc, éva­cué par camion, l’autre en gare du Prado éva­cué par wagons Sncf.

Un charmant petit village

Ces 1000 tonnes d’ordures quo­ti­diennes prennent le che­min d’Entressen, char­mant petit vil­lage de la Crau et capi­tale euro­péenne du déchets. Il détient un record digne du Guinness book : sur 85 hec­tares, la ville de Marseille a entas­sé ici, depuis 30 ans, plus de 15 mil­lions de tonnes d’ordures, sans autre trai­te­ment que le nivel­le­ment par les bull­do­zers. Une décharge sau­vage en quelque sorte, mais légale, qui régale des mil­liers de gabians et empeste le voi­si­nage. Par temps de mis­tral des cen­taines de sacs plas­tiques vont déco­rer les arbres et mai­sons alen­tour. Personne ne peut dire les effets des infil­tra­tions d’eau, char­gées de métaux lourds, de sub­stances orga­niques et chi­miques qui tra­versent cette mon­tagne arti­fi­cielle de 15 mètres de hau­teur, avant de par­ve­nir à la nappe phréatique.

Un des plus grands marchés urbains

À plu­sieurs reprises, Brice Lalonde, alors ministre de l’environnement, avait mis en demeure le maire de Marseille de s’attaquer à ce pro­blème. En 1989, la ville lance les pre­mières études. Robert Vigouroux n’inscrit même pas au début de son man­dat, le trai­te­ment des déchets dans ses 50 dos­siers prio­ri­taires. En 1991, la pro­cé­dure d’appel d’offres est lan­cée. Et le 29 juillet 1992, sept grou­pe­ments d’entreprises répondent à l’appel. Un mar­ché et un défi. Paradoxalement en par­tant tard, Marseille a toutes les chances d’arriver en avance. Le ter­rain est vierge et l’on peut ima­gi­ner pour la métro­pole pho­céenne des solu­tions inno­vantes. Les grands de l’environnement y voient un mar­ché test, une réfé­rence pour s’attaquer aux pro­blèmes des capi­tales de l’Est par exemple. Très vite la mai­rie va res­treindre la com­pé­ti­tion à trois groupes. Exit entre autres Bouygues et sa filiale la Saur.
La Générale et la Lyonnaise des eaux font cause com­mune, Edf s’est asso­cié à la Caisse des dépôts et le mas­to­donte amé­ri­cain Waste mana­ge­ment a trou­vé un allié avec la SAE.

Marseille porte d’entrée de Waste management ?

C’est d’ailleurs l’appel d’offres pho­céen, qui a réuni Waste mana­ge­ment, et la Sae. Le géant US réa­lise chaque année 8,6 mil­liards de dol­lars de chiffres d’affaires sur le conti­nent amé­ri­cain et il cherche depuis la fin des années 80 une porte d’entrée en Europe. La ren­contre avec la SAE-Fougerolles, une major du bâti­ment avide de diver­si­fi­ca­tion, lui ouvre la voie. Ensemble, ils créent une filiale com­mune : Auxiwaste, qui en atten­dant les résul­tats du mar­ché de Marseille se pré­sente aux appels d’offres dans tout l’hexagone.

Un lobbying actif

Au cours de mois, les offres se sont affi­nées, les ser­vices tech­niques de la ville ont ren­voyé à plu­sieurs reprises des salves de ques­tions aux sou­mis­sion­naires, les der­nières datent d’août 93. Mais si les argu­ments tech­niques ont leur poids, en cou­lisse le lob­bying bat son plein. Chaque grou­pe­ment pro­pose la cerise sur la gâteau pour faire pen­cher la balance. Générale et Lyonnaise sou­haitent créer un pôle des recherche et d’études en envi­ron­ne­ment avec l’Ecole d’ingénieurs de Marseille et l’Institut uni­ver­si­taire des sciences et tech­niques de l’ingénieur autour des pro­blèmes de com­bus­tion. Waste garan­tit une solu­tion éco­lo­gique pour la décharge d’Entressen. Pronergies pro­met d’installer des prises pour les voi­tures élec­triques dans ses sta­tions de tri.
Les agences de com­mu­ni­ca­tion s’affairent. A Capella a tra­vaillé sur la mise en forme gra­phique et audio­vi­suelle de l’offre de la Générale et de la Lyonnaise, le cabi­net de conseil Tersud est mobi­li­sé pour Pronergies et la Caisse des dépôts. Auxiwaste, conseillé à Paris par Francom pour sa com­mu­ni­ca­tion cor­po­rate reste dis­cret et pro­clame qu’ils part per­dant. Une façon comme une autre de com­mu­ni­quer ! Les jour­na­listes sont pris à témoin. Les avis tech­niques les plus défi­ni­tifs et les plus néga­tifs sont dis­til­lés sur les com­pé­tences du voisin.

Des gages de bonne volonté

Mais c’est le maire qui tran­che­ra, même si offi­ciel­le­ment, la com­mis­sion envi­ron­ne­ment doit être consul­tée et si la com­mis­sion des mar­chés déli­bère. Et là aus­si, les trois grou­pe­ments font assaut de civi­li­té. La Sae connaît bien le ter­rain, elle s’y est même grillé les doigts autre­fois. Mais elle a mon­tré une réelle volon­té de s’investir dans Marseille avec le Grand Prado ou le tun­nel Prado Carénage. Pronergies béné­fi­cie de son asso­cia­tion avec la Caisse des dépôts, (que peut on refu­ser à son argen­tier?), tan­dis qu’Edf tente de se don­ner une tein­ture verte en inter­ve­nant dans la pro­tec­tion des Calanques. Mais les plus actifs sont sans doute les hommes de la Générale des eaux. Philippe d’Amalric, Pdg de la Foire et de Télé Monte-Carlo est un assi­du de l’Hôtel de ville. La Générale a don­né un sérieux coup de pouce pour que le pro­jet immo­bi­lier autour de la Porte d’Aix , même réduit, démarre. La Cité de la bio­tique a vu le jour grâce au concours d’une filiale immo­bi­lière du groupe et les négo­cia­tions sur la réno­va­tion du palais des congrès sont en passe d’aboutir. Des gages de bonne volon­té qui ne sont cer­tai­ne­ment pas gratuits.

Une décision solitaire

Le maire, qui a lan­cé en octobre der­nier un appel au pri­vé pour qu’il relaie les pro­jets muni­ci­paux, joue ser­ré. S’il décide en soli­taire, Robert Vigouroux a clai­re­ment annon­cé qu’une solu­tion serait adop­tée avant la fin 93. Il estime, comme Georges Enovkian, conseiller muni­ci­pal char­gé du dos­sier que la réa­li­sa­tion doit être exem­plaire. “Nous vou­lons que l’on visite les ins­tal­la­tions, comme on visite aujourd’hui notre sta­tion d’épuration”, déclare-t-il. Il res­te­ra à résoudre les pro­blèmes de finan­ce­ment. A prio­ri, le pri­vé prend en charge l’investissement, entre 800 mil­lions et 1,3 mil­liards selon les offres. Et se rému­nère sur un coût à la tonne, envi­ron 400 francs que lui reverse la muni­ci­pa­li­té ( 160 MF/an). Les aides euro­péennes, régio­nales ou dépar­te­men­tales vien­dront allé­ger l’amortissement donc la rede­vance muni­ci­pale. Mais pour l’heure, le Conseil régio­nal comme le dépar­te­ment ignorent tout du dos­sier et se refusent à tout enga­ge­ment. Le plan dépar­te­men­tal des déchets se super­pose aux pro­jets de la ville, sans coor­di­na­tion. Quant à la région, elle attend le résul­tats des études qu’elle a cofi­nan­cés pour se pro­non­cer. Les gabians d’Entressen n’ont pas de sou­ci immé­diat à se faire, le dos­sier enfin ins­crit dans les prio­ri­tés du maire , le plus lourd en terme d’environnement, avance, mais lentement.

Christian Apothéloz – Anne-Françoise Robert

Des choix techniques et politiques

Le dos­sier des déchets est clas­sé confi­den­tiel en mai­rie. Pas de repor­tage pho­to à Entressen, pas de com­mu­ni­ca­tion sur les pro­po­si­tions en cours. Une pro­cé­dure contes­tée par les éco­lo­gistes. “Même si nous res­pec­tons la néces­si­té de secret indus­triel, dans le cadre d’une pro­cé­dure d’ap­pel d’offres, sou­ligne Robert Fidenti, conseiller régio­nal Génération Ecologie, nous pen­sons que le maire a un devoir de trans­pa­rence envers ses admi­nis­trés Il est plus facile d’ob­te­nir l’adhé­sion du public s’il a été asso­cié au choix. Et les mar­seillais sont prêts à trier leurs pou­belles, et prêts à payer s’ils ont la garan­tie d’un pro­jet fiable.” Du côté des Verts et de cer­taines asso­cia­tions, radi­ca­le­ment oppo­sés au “tout inci­né­ra­tion”, la cri­tique est plus acerbe. “Si l’on couvre la région d’in­ci­né­ra­teurs, explique Christian Sassu, res­pon­sable de la com­mis­sion déchets des Verts, il n’y aura plus d’in­té­rêt à trier, si ce n’est le verre et les métaux qui gênent le fonc­tion­ne­ment des inci­né­ra­teurs.“
Leurs choix ? Le tri d’a­bord, à la source si pos­sible, par apport volon­taire, sinon, dans des déchet­te­ries ou des points de col­lecte. La récu­pé­ra­tion et le recy­clage, des plas­tiques par exemple, ou encore des matières putres­cibles qui seraient com­pos­tées. Seuls élé­ments des­ti­nés à l’incinération : les 20% de pro­duits non valo­ri­sables. Mais à très haute tem­pé­ra­ture, avec épu­ra­teur de fumées et récu­pé­ra­tion de cha­leur.
Une solu­tion uto­piste objectent les tech­ni­ciens de la pro­fes­sion, les filières n’existent pas pour valo­ri­ser les pro­duits recy­clés. D’où un consen­sus pour une col­lecte sélec­tive, avec réduc­tion maxi­male des rési­dus ultimes par inci­né­ra­tion puis récu­pé­ra­tion d’éner­gie.
Les trois groupes d’industriels se sont cou­lés dans ce sché­ma, en pré­voyant deux centres de col­lecte, un au nord, à Saint Louis , un autre au Sud, à Saint Menet. Waste pro­pose aux édiles mar­seillais des solu­tions tech­niques ori­gi­nales avec des ins­tal­la­tions de tri et de valo­ri­sa­tion. Les 200 000 tonnes de chaque site don­ne­ront une par­tie com­bus­tible, sous forme de bri­quettes, éva­cuée vers Gardanne pour être inci­né­rées, une par­tie orga­nique, qui sera com­pos­tée et une par­tie métal­lique trans­for­mée en lin­gots. Restent des déchets ultimes qu’il fau­dra enfouir dans une décharge contrô­lée. Le Pvc, très for­te­ment pol­luant lorsqu’il se consume serait reti­ré et mis en décharge. Enfin Auxiwaste, s’appuyant sur l’expérience amé­ri­caine de Waste, pro­pose d’installer à Entressen une uni­té de com­pos­tage ultra­mo­derne pour revé­gé­ta­li­ser le terrain.

Les deux autres com­pé­ti­teurs, avancent des solu­tions plus clas­siques qua­si­ment simi­laires. Le tri est volon­taire et pro­gres­sif, grâce à des col­lec­teurs urbains : on ramasse le papier, le verre, les végé­taux. On brûle le reste dans deux inci­né­ra­teurs de forte capa­ci­té à Saint Menet et Saint Louis. Et l’on récu­père l’énergie.
Edf , par­tant dans la course avec sa filiale Pronergies, asso­ciée à la Caisse des dépôts ins­tal­le­ra une grande uni­té de com­pos­tage dans la val­lée de l’Huveaune et un centre de recy­clage des déchets com­mer­ciaux et des pro­duits de la col­lecte volon­taire.
Comme pour la ges­tion de l’eau via une filiale com­mune, la Société des eaux de Marseille, la Générale des eaux et la Lyonnaise font cause com­mune. Pour bar­rer la route de l’Europe à Waste Management bien sûr. Les deux lea­ders de l’eau sont les seuls à pré­voir un dis­po­si­tif qui intègre la com­mu­nau­té de com­munes, de 15 villes aujourd’hui, que Robert Vigouroux a su fédérer.Soit 200 000 tonnes de plus à trai­ter par an venant du sud de l’Etang de Berre ou des com­munes de La Ciotat ou Cassis.

Christian Apothéloz et Anne-Françoise Robert