Le journaliste : enquêtes et reportages

Provence-Alpes-Côte d’Azur : le pari technologique, douze ans après

par | 05 février 1998

Article paru dans le Nouvel Économiste.

En 1986, la Région Provence Alpes Côte d’Azur fait le choix du déve­lop­pe­ment volon­ta­riste des nou­velles tech­no­lo­gies. Douze ans plus tard, elles sont deve­nues un moteur de l’économie régio­nale, mais pas for­cé­ment là où on l’attendait.

1986 : les pre­mières élec­tions au suf­frage uni­ver­sel des conseillers régio­naux, sont fatales à la gauche, la région de Gaston Defferre, le père de la décen­tra­li­sa­tion, voit arri­ver une équipe libé­rale à sa tête. Avec le sou­tien du Front natio­nal, Jean-Claude Gaudin s’installe à la pré­si­dence d’un Conseil régio­nal qui n’est alors qu’un embryon d’institution. L’ancien prof d’histoire géo de l’enseignement pri­vé sui­vra per­son­nel­le­ment le dos­sier des lycées, il y consa­cre­ra presque toutes les res­sources de la région : un inves­tis­se­ment ini­tial de trois mil­liards qui pas­se­ra vite à sept. L’économie n’est pas sa pas­sion, loin de là. L’entreprise est un monde qu’il ignore, les patrons, des gens qui échappent à ses concep­tions. Il délègue, sous haute sur­veillance, ce domaine à un jeune élu du Parti répu­bli­cain, Jean-Louis Geiger. Spécialiste de l’immobilier d’entreprise, la tren­taine, il entre en poli­tique sans en connaître les arcanes, mais avec l’ambition et l’énergie d’un homme du pri­vé. Au retour d’un voyage ini­tia­tique à Boston, il lance l’idée d’une “Route des hautes tech­no­lo­gies” dans le Midi de la France, qui à l’image de la fameuse Route 128, irait d’une tech­no­pole à une autre sur 200 km et se jalon­ne­rait au fil des ans d’entreprises high-tech, de labo­ra­toires de recherche, de cam­pus et d’écoles d’ingénieurs.

La Route des hautes tech­no­lo­gies devient l’emblème de la poli­tique régio­nale. Elle sou­lève alors incré­du­li­té et scep­ti­cisme. La Provence n’a aucune image éco­no­mique. Gaston Defferre, conscient du défi­cit de noto­rié­té de sa ville a com­man­dé un audit à Démoscopie : les résul­tats en sont catas­tro­phiques. Activité décli­nante du port et du négoce, indus­tries de trans­for­ma­tion en crise, répa­ra­tion navale en déclin, fuite de la popu­la­tion se conjuguent. Les dépar­te­ments voi­sins ne sont pas mieux lotis, le Var hésite entre viti­cul­ture et tou­risme popu­laire, le Vaucluse reste domi­né par son agri­cul­ture, les Alpes mari­times n’ont pas encore fait la démons­tra­tion que l’industrie high tech laisse autant de divi­dendes à la Côte d’Azur que le tou­risme doré.
C’est l’Europe qui va don­ner sa légi­ti­mi­té à ce label RHT. Dans le cadre des Programmes inté­grés médi­ter­ra­néens, la Communauté accorde 42 MF à ce pro­jet, l’État et la région devant en ali­gner autant.
Pas ques­tion, phi­lo­so­phie libé­rale oblige, d’aider direc­te­ment les entre­prises. (Jean-Louis Geiger a sup­pri­mé à son arri­vée les aides à l’emploi et à la créa­tion d’entreprises). Le but du pro­gramme “Route” est de faire entrer les PMI régio­nales dans l’ère des nou­velles tech­no­lo­gies. Il se tra­dui­ra par la construc­tion d’un réseau de com­mu­ni­ca­tion à haut débit, le réseau R3T2, par la créa­tion d’une info­thèque régio­nale et l’investissement dans un puis­sant centre de cal­cul. Provence Alpes Côte d’Azur est la pre­mière à se doter de tels outils et à mettre l’accent sur les info­routes, alors que la mode ne s’en empa­re­ra que dix ans plus tard. Une asso­cia­tion Route des Hautes tech­no­lo­gies voit le jour, elle sillonne comme un grand S la région et relie un tech­no­pôle confir­mé Sophia Antipolis à d’autres struc­tures à voca­tion tech­no­po­li­taines : Toulon Var tech­no­lo­gies à Toulon, Château-Gombert à Marseille, l’Europole de l’Arbois non loin d’Aix en Provence, Manosque à côté du CEA de Cadarache et l’Agroparc d’Avignon.
Accélérer les trans­ferts de tech­no­lo­gie du domaine de la recherche publique, décloi­son­ner les filières, déve­lop­per les syner­gies régio­nales sont au pro­gramme de cette struc­ture qui contourne la repré­sen­ta­tion offi­cielle et consu­laire des entre­prises et pri­vi­lé­gie cher­cheurs et mana­gers de PMI.

Dix ans plus tard, la Route 128 est-elle au rendez-vous ? Rien de spec­ta­cu­laire au bilan. Sophia Antipolis a après avoir vécu les affres de la crise de l’informatique demeure le pôle d’attraction des indus­tries de l’information. Toulon Var tech­no­lo­gies a ouvert les portes de la DCN et dans un envi­ron­ne­ment poli­tique pol­lué, est le seul lieu de conver­gence des entre­prises inno­vantes du dépar­te­ment. Les Bouches du Rhône n’ont pas su don­ner une visi­bi­li­té à leur poten­tiel scien­ti­fique. L’Europole de l’Arbois après bien des erre­ments, se tourne vers le sec­teur de l’environnement, et la Ville de Marseille réunit sous l’enseigne Marseille tech­no­pole ses com­pé­tences écla­tées. Manosque aura du mal se doter dune image indus­trielle. Quand à l’Agroparc d’Avignon, s’il n’a pas reçu comme l’espéraient ses pro­mo­teurs d’implantation de grand de l’agro-alimentaire, il attire à l’entrée d’Avignon, des for­ma­tions et des ser­vices, des petites entre­prises du sec­teur qui lui donnent de la consistance.

Échec ? Si l’on atten­dait que la région devienne un Manhattan high-tech, oui. Par contre les effets induits et par­fois inat­ten­dus de cette poli­tique sont tan­gibles. La région est d’abord consciente de son poten­tiel scien­ti­fique. En 1986, Marseille savait à peine comp­ter le nombre de cher­cheurs qui tra­vaillaient dans ses labos. La pré­oc­cu­pa­tion du trans­fert de tech­no­lo­gie est aujourd’hui bien pré­sente avec des struc­tures reca­li­brées, et pilo­tées par l’association Route des hautes tech­no­lo­gies. De Nice à Avignon, les échanges, notam­ment grâce au Conseil scien­ti­fique régio­nal, sont plus fré­quents.
L’implantation d’entreprises nou­velles, le déve­lop­pe­ment d’un tis­su de PMI à fort conte­nu inno­vant s’est confir­mé. PACA est par exemple la pre­mière région de France par le nombre de ses SRC, ces socié­tés de recherche sous contrat, qui comme Bertin, ne pro­duisent que de la matière grise.
Par contre la géo­gra­phie éco­no­mique a super­be­ment igno­ré les sinuo­si­tés de la Route des hautes tech­no­lo­gies. Certes Sophia demeure le pôle majeur recon­nu inter­na­tio­na­le­ment par les grandes firmes de l’informatique et des télé­com­mu­ni­ca­tions. Mais en nombre d’emplois et de socié­té, ce que l’on a appe­lé la “tech­no­pole spon­ta­née” d’Aix en Provence n’a rien à lui envier. La zone des Milles n’est pas réel­le­ment une tech­no­pole, mais elle affiche une des plus forte concen­tra­tion régio­nale d’entreprises high-tech.

En remon­tant la val­lée de l’Arc, le petit vil­lage de Rousset aura bien­tôt plus d’emplois dans la micro­élec­tro­nique que d’habitants (2 500). Pourquoi, ici, au pied de la Sainte Victoire ? La logis­tique n’est pas fameuse, l’environnement scien­ti­fique inexis­tant. Les Houillères du Midi vou­laient exploi­ter à Rousset un puit de lignite. Envahi par les eaux sou­ter­raines, il ne fut jamais exploi­té. Restait le ter­rain qui devint une zone d’activités long­temps délais­sée. Une pre­mière usine de com­po­sants élec­tro­niques, Eurotechnique, s’y implan­ta, puis des PMI tra­vaillant dans le sili­cium s’y sont agglo­mé­rées. Et lorsque Thomson et Atmel ont recher­ché un site pour implan­ter de nou­velles uni­tés de pro­duc­tion, les col­lec­ti­vi­tés locales, la Région, l’État ont dérou­lé le tapis. Rousset est en effet sur le ter­ri­toire de la zone de recon­ver­sion des houillères de Gardanne : 1 200 mineurs encore en acti­vi­té avec une fer­me­ture pro­gram­mée en 2005. Plus de trois mil­liards ont été inves­tis dans des usines des­ti­nées à pro­duire les plaques de sili­cium huit pouces. Sur dix ans le site devrait rece­voir près de dix mil­liards d’investissement. Le pre­mier pôle fran­çais de micro­élec­tro­nique a choi­si les vignes de la haute val­lée de l’Arc au mépris de toutes les pré­vi­sions des poli­tiques.
Cette zone cham­pi­gnon est le sym­bole de ce qui a vrai­ment bou­gé en dix ans. “Le chan­ge­ment majeur, sou­ligne le séna­teur Pierre Laffitte, pré­sident de la Fondation Sophia Antipolis, est que la région Provence Alpes Côte d’Azur est recon­nue au plan inter­na­tio­nal comme une région de déve­lop­pe­ment des nou­velles tech­no­lo­gies de l’information. Dans la Silicon val­ley, au Japon et même en Allemagne, la noto­rié­té de notre recherche est bien réelle. Depuis 15 ans, j’essaye d’amener Siemens dans la région. Ils viennent de se déci­der : au lieu d’aller en Irlande, en Grande Bretagne ou en région pari­sienne, ils vien­dront à Sophia.”
Une réa­li­té que confirme la Datar : de toutes les régions fran­çaises, Paca est celle qui l’année der­nière a atti­ré le plus d’emplois étran­gers.
Par contre le tis­su des petites et moyennes entre­prises de hautes tech­no­lo­gies de la région, hor­mis l’exemple excep­tion­nel de Gemplus, n’a pas muté vers la grande indus­trie. “Nous n’avons pas pu faire pas­ser ces socié­tés, recon­naît Philippe Treille, direc­teur du déve­lop­pe­ment éco­no­mique de la Région, du stade de l’innovation à celui de la pro­duc­tion indus­trielle, et donc de la créa­tion plus grande d’emplois de hautes tech­no­lo­gies.”
Les PMI high-tech sous capi­ta­li­sées ont pris la crise de plein fouet. Souvent dépen­dantes des cré­dits de la défense, elles voient leur client prin­ci­pal réduire ses enga­ge­ments. Elles n’ont pas la res­source pour fran­chir le pas et s’attaquer aux mar­chés inter­na­tio­naux. “C’est un mal fran­çais”, accuse Pierre Laffitte qui dénonce, “la fri­lo­si­té des ins­ti­tu­tions finan­cières natio­nales pour accom­pa­gner les petites entre­prises. La culture, note-t-il, est en train de chan­ger grâce au Nouveau mar­ché qui a inves­ti trois mil­liards l’an der­nier”.
La socié­té de capital-risque Sud capi­tal, ini­tiée par la Région “est trop res­tric­tive dans ses choix”, regrette un chef d’entreprise reca­lé. Et Pierre Laffitte, qui vient de lan­cer le FCPI Innova France, sou­haite tout haut l’arrivée de “nou­veaux com­pé­ti­teurs, étran­gers s’il le faut”, pour le finan­ce­ment ini­tial des PMI high-tech.

Les 300 MF que dépense la Région chaque année direc­te­ment pour le déve­lop­pe­ment éco­no­mique ne satis­font plus les chefs d’entreprise. Michel Vauzelle, can­di­dat socia­liste à la région pro­met, “de don­ner de la visi­bi­li­té à l’action régio­nale et d’engager plus de concer­ta­tion avec le monde éco­no­mique. Il faut que la Région s’implique, même au-delà de ses strictes com­pé­tences légales”. “On s’endort”, accuse Jean-Louis Geiger. Celui qui, après 12 ans de man­dat, ne sera pas sur les listes de mars 1998, regrette le temps des débuts de la région.” Nous sommes pas­sés d’une ins­ti­tu­tion de mis­sion à une ins­ti­tu­tion de ges­tion. L’équipe de bâtis­seurs s’est peu à peu trans­for­mée en une admi­nis­tra­tion de ges­tion­naires de pro­cé­dures. Notre rôle n’est pas de gérer au quo­ti­dien, mais de fixer de grands défis”. Et Pierre Laffitte, infa­ti­gable vision­naire, rêve d’une région qui sau­rait fédé­rer ses capa­ci­tés de créa­tion, ses com­pé­tences édi­to­riales et son poten­tiel indus­triel pour se tailler une place ori­gi­nale dans le monde du mul­ti­mé­dia et des réseaux. “Il faut, affirme-t-il, doper une indus­trie des contenus”.

Christian Apothéloz

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