Le journaliste : enquêtes et reportages

Rétroviseur : mai 1968 au collège de l’Arc à Dole

par | 7 juillet 2018

Mon mai 68, à Dole, ne fut pas une révo­lu­tion, mais une étape de vie[1], une bifur­ca­tion dont je com­pris bien plus tard le sens. J’ai choi­si de vous le racon­ter, comme le Fabrice de Stendhal assis­tant à un Waterloo du Vieux monde, au ras du sol. Pour « ralen­tir l’oubli » comme le dit joli­ment l’historien Patrick Boucheron.

Journal de Dole mai 1968
Journal de Dole mai 1968

Dans cette petite ville du Jura, mai 1968 ne fut pas un coup de ton­nerre avec des bar­ri­cades ou des occu­pa­tions sau­vages. La capi­tale de l’ancienne Comté vénère le sou­ve­nir de Louis Pasteur, né au bord du canal des Tanneurs. La vieille ville et le canal sont d’ailleurs dans les années soixante, en état de décré­pi­tude avan­cé. La loi Malraux n’est pas encore pas­sée par là. Les ruelles qui montent vers la Basilique suintent d’humidité, les mai­sons et hôtels par­ti­cu­liers his­to­riques de la Renaissance sont noir­cis par les ans, le patri­moine n’est pas encore à l‘honneur. La ville de 25 000 habi­tants vit d’industries, la pro­duc­tion de sani­taires avec Idéal stan­dard, Solvay et ses 4 000 sala­riés à Tavaux, les usines implan­tées par des entre­pre­neurs suisses : fro­mages fon­dus et char­cu­te­rie avec les Graf, deve­nus Bel, élec­tro­nique avec Jeanrenaud. Les fon­de­ries ne sont plus que de sou­ve­nirs et des friches. La ville vit encore dans son après-guerre. Elle était proche de la ligne de démar­ca­tion : elle a subi l’occupation alle­mande et fit la fête à la libé­ra­tion le 9 sep­tembre 1944. Charles Laurent-Thouverey, séna­teur radi­cal, assu­reur, ancien élève du Collège de l’Arc, maire depuis 1947, passe la main à Jacques Duhamel (1924–1977), un proche d’Edgar Faure, dépu­té depuis 1962. Le Jura est une terre radi­cale depuis le début du XXe siècle. L’historien Michel Vernus[2] y voit le résul­tat du « tra­vail d’explication et de péda­go­gie poli­tique effec­tué par toutes les socié­tés de pen­sée, les cercles répu­bli­cains, la franc-maçonnerie, la libre-pensée très déve­lop­pée en milieu rural, la Ligue des droits de l’homme, les comi­tés répu­bli­cains locaux… atta­chés à l’idée répu­bli­caine et à la laï­ci­té́. ». Le par­ti com­mu­niste est très implan­té. Sa base ouvrière et syn­di­cale est solide et l’aura de la Résistance per­dure. André Barthélémy[3] fut dépu­té du par­ti de 1945 à 1958. Au col­lège, le prof de gym, Robert Klainguer[4] porte les cou­leurs du PC.

Un ancien collège royal

Le Collège de l’Arc est un ancien col­lège royal qui abrite ses 13 années d’enseignement de la 12e, comme on disait, à la ter­mi­nale, donc au bac. Établissement public, il a pris la suite des jésuites évin­cés, qui ont construit en 1850 le Collège Mont Roland de façon conti­guë, sur un grand domaine boi­sé. À côté. Et nos pro­fes­seurs, ardents défen­seurs de la laï­ci­té ne manquent pas de par­ler avec condes­cen­dance du Collège « d’à côté » !

Mai 1968 arrive dans un col­lège tran­quille. J’ai 17 ans. Né en 1950, je suis de la fin de l’année et j’ai abou­ti dans une ter­mi­nale A2, dite lit­té­raire. Le bac s’annonce sans sur­prise. Nous avons un gram­mai­rien agré­gé comme prof de Français, la phi­lo passe bien. J’ai recom­men­cé l’anglais trois fois sans suc­cès avec M. Clément[5] dit « The Dog ». Mais l’Allemand est bien inté­gré grâce aux échanges à Lahr (ville de la Forêt noire jume­lée avec Dole), orga­ni­sé par l’Office franco-allemand de la jeu­nesse. Mon cor­res­pon­dant est plus fai­néant que moi et je dois donc trou­ver mes mots et for­mules ger­ma­niques pen­dant les six semaines esti­vales. Et puis, il n’est pas inin­té­res­sant de connaître quelques mots d’allemand pour dan­ser lors des sur­prises par­ty avec Juta, la blonde et char­mante lah­roise. Les sciences natu­relles sont pilo­tées par l’ingénieure agro­nome, France Chapelon qui nous fai­sait dis­sé­quer gre­nouilles et sou­ris dans une classe labo­ra­toire toute neuve et nous détaillait l’anatomie d’Oscar, le sque­lette his­to­rique. Aimé Thirard, dis­tin­gué pro­fes­seur de fran­çais latin et grec, puis, M. Bonny nous font par­ta­ger leur pas­sion des mots et du texte. Je leur dois peut – être ma voca­tion de jour­na­liste. L’histoire géo­gra­phie sera une bonne matière : M. Tournier est un prof enga­gé ; il sera d’ailleurs le pre­mier pré­sident des Amis de la Bibliothèque, des Archives et du Musée de Dole. Il a inven­té une méthode simple : pas d’avalanche de chro­no­lo­gies à mémo­ri­ser : non un plan tou­jours basique, autour de grandes dates clefs : « avant », « pen­dant », « après » ! De Marignan à la prise de la Bastille, ça marche ! Anticlérical notoire, il est d’abord his­to­rien et pré­sente avec scru­pule, res­pect, pré­ci­sion les dif­fé­rents cou­rants théo­lo­giques de l’histoire de France et nous ini­tie à Max Weber. Je lui dois mon inté­rêt intact pour l‘histoire. « J’ai eu, effec­ti­ve­ment « Totor » pen­dant au moins trois ans, témoigne l’ami Jacques Pitoiset. Max Weber et l’éthique pro­tes­tante comme res­pon­sable de l’apparition du capi­ta­lisme, m’ont aus­si beau­coup mar­qué, nous en avions dis­cu­té en cours, avec un cer­tain scep­ti­cisme de ma part. Si je suis deve­nu prof d’histoire-géo, c’est pro­ba­ble­ment pour beau­coup grâce à l’intérêt qu’il arri­vait à sus­ci­ter pour cette dis­ci­pline. »

Les bruits des barricades nous émeuvent

Mai 1968 sonne donc à la porte du véné­rable col­lège. Rien ne lais­sait pré­sa­ger ici, en pro­vince, comme on dit alors, ce mou­ve­ment. Je suis un peu sen­si­bi­li­sé à la poli­tique. Dans le Groupe de jeunes de l’Église pro­tes­tante de Dole, nous avons appro­fon­di ce qu’est la droite, la gauche, les ins­ti­tu­tions, les enjeux pla­né­taires. Lucien Chapelon, notre men­tor est un gaul­liste de gauche, direc­teur de la Safer, admi­ra­teur d’Edgar Pisani, il nous fait entrer dans cet uni­vers de la poli­tique avec des exi­gences et des valeurs. C’est lui qui a dû m’abonner, sans que je ne le sache qui l’avait com­man­di­té, à la revue Après-demain[6] le maga­zine de la Ligue des droits de l’homme. Il n’y a au Collège aucun agi­ta­teur « gauchiste ».

Non, nous écou­tons la radio, Europe N° 1 sou­vent et jusque tard dans la nuit. Les bruits des bar­ri­cades nous émeuvent. Un Sauvageot nous semble légi­time pour par­ler au nom de la jeu­nesse. La matraque des CRS est natu­rel­le­ment injuste et la fer­me­ture du pou­voir gaul­liste braque le pays. Nous devons démar­rer après le 13 mai me semble-t-il. Une mani­fes­ta­tion uni­taire de 5 000 per­sonnes tra­verse la ville de Dole[7]. Nouveauté incroyable : un syn­di­ca­liste de l’UNEF de Dijon, M. Deshayes, prend la parole. Le sous-préfet ouvre sa porte et assure que « les pro­blèmes actuels ne peuvent lais­ser per­sonne indif­fé­rent. » Et nous nous lan­çons dans la créa­tion d’un Comité d’action lycéen : un CAL. Le grand tra­vail sera d’en éta­blir les reven­di­ca­tions, une pla­te­forme. Nous sommes tour­nés vers le lycée, sa vie, son quo­ti­dien, par vers une grande révo­lu­tion. En ligne de mire : l’arbitraire des pions, du “sur­jé”, le sur­veillant géné­ral qui nous punissent de la copie de 500 lignes ou plus. Heureusement que les sty­los Bic, astu­cieu­se­ment agen­cés peuvent écrire plu­sieurs lignes à la fois ! Dans un uni­vers infan­ti­li­sé, capo­ra­li­sé, gris et triste, nous deman­dons sim­ple­ment un peu d’air. Nous vou­drions dia­lo­guer avec les profs. Ce qui semble élé­men­taire aujourd’hui, est alors ban­ni. Le prof arrive, dicte, inter­roge, ramasse des copies, les rend, fait son cours et rejoint, à la son­ne­rie, la salle des professeurs.

Ce Comité d’action lycéen de Dole

Ce Comité d’action lycéen s’exprime le 31 mai 1968 dans le Journal de Dole :

Une motion rédi­gée par tous les élèves des lycées et col­lèges de Dole a été por­tée par des délé­ga­tions dans les dif­fé­rents établissements.

« Les élèves demandent

  • Le droit de réunion à l’intérieur des lycées et collèges,
  • Le droit d’information libre pour les internes,
  • La repré­sen­ta­tion des élèves aux comi­tés de parents d’élèves,
  • La repré­sen­ta­tion des élèves au conseil intérieur. »

Les élèves tiennent à pré­ci­ser que « ce mou­ve­ment vient d’eux et d’eux seuls ». Il n’est diri­gé en aucun cas – contrai­re­ment à cer­tains bruits – par des orga­ni­sa­tions syn­di­cales, reli­gieuses ou politiques.

« Les admi­nis­tra­tions du Lycée de l’Arc et du Collège Mont Roland ont accep­té de suite toutes les pro­po­si­tions. Le lycée Charles Nodier a don­né une réponse posi­tive le 21 mai 1968. Par contre le dia­logue est tou­jours en cours au lycée tech­nique et au CET de filles. »

Journal de Dole 31 mai 1968

Le CAL affirme son auto­no­mie, tant vis-à-vis de mili­tants de for­ma­tions d’extrême gauche venus de Besançon ou Dijon que vis-à-vis des par­tis et syn­di­cats traditionnels.

Nous sommes allés, un matin, sou­te­nir les éboueurs de Dole en grève, leur ate­lier était alors sur le Champs de foire et ils ont dû se deman­der ce que ces gamins pou­vaient faire, à leurs côtés, ici, aus­si tôt !

Les échanges se font avec les lycéens d’à côté, ceux du Collège Notre-Dame de Mont Roland. La Jeunesse étu­diante chré­tienne, la JEC, orga­nise des ren­contres, des soi­rées. Hubert-Félix Thiéfaine tient la gui­tare et nous entraîne déjà dans ses chan­sons déli­rantes et graves. « Nous nous retrou­vions pour des soi­rées autour d’un feu à Plumont » se sou­vient l’ami Gérald Grappe.

Ce rap­pro­che­ment avec « les jèses » fera fré­mir les défen­seurs de la laï­ci­té, dont notre cher pro­fes­seur d’histoire M. Tournier ou notre très spor­tif prof de gym com­mu­niste Klainguer, qui croi­ront, étrange aveu­gle­ment, à une offen­sive cléricale !

Ceux qui n’ont rien vu venir expliquent ce qu’ils n’ont pas compris

Le 12 juin, les syn­di­cats ensei­gnants se mobi­lisent et invitent parents et publics à une réunion dans la toute nou­velle salle des fêtes, ins­tal­lée dans l’ancien manège de la caserne Brack, sous une impres­sion­nante char­pente de châ­tai­gnier. 2 000 per­sonnes sont venues. En haut, la tri­bune aligne les res­pon­sables de tout ce qui compte à gauche et dans les syn­di­cats, sous la pré­si­dence d’Henri Lachiche. Étrange réunion qui se fait avec un dis­cours ancien de reven­di­ca­tions rodées et rabâchées.

Les jeunes, nous, les lycéens et col­lé­giens sont en bas. Silencieux. Ils écoutent et com­prennent bien qu’ils n’ont pas été enten­dus, ni par leurs profs, ni par leurs parents. Un théâtre d’ombres où ceux qui n’ont rien vu venir expliquent ce qu’ils n’ont pas compris.

Puis le mois de mai va s’éteindre avec le rendez-vous raté de Charletty et la grande manif des gaul­listes le 30 mai. Il sera temps pour nous de reprendre les cahiers pour pas­ser le bac qui se profile.

Le bac 68 ? Pas volé !

L’atmosphère s’est allé­gée. C’est à vélo que nous allons nous bai­gner dans la Loue, à Parcey, « avec les filles » pour des révi­sions dis­si­pées. Mais contrai­re­ment à une légende, le bac ne sera pas don­né ! On nous parle d’un taux de réus­site de 80 % au lieu des 65 % à 73 % d’avant, mais en 2017, nous sommes à 88 % de réus­site. Est-il « don­né » ? Et nous n’étions que 19,6 % de la classe d’âge 1968 à avoir le bac. Bref, je n’ai pas l’impression d’avoir volé ma petite men­tion AB et ma bonne note en histoire.

C’est à la ren­trée uni­ver­si­taire à Besançon que les juristes ten­te­ront de réta­blir l’Ordre en éli­mi­nant ce « trop-plein ». Les cours de pre­mière année doivent se tenir dans une salle des fêtes et la Faculté ne veut en aucun cas absor­ber une telle démo­cra­ti­sa­tion sau­vage. Au cours des 50 années sui­vantes, elle en absor­be­ra bien davan­tage, avec ou sans Parcours sup, mais c’est une autre histoire.

Mai 1968 à Dole, fut une brève his­toire, mais les ren­sei­gne­ments géné­raux s’intéressaient tout de même à nos actions « sub­ver­sives ». Cinq ans plus tard, je fai­sais mon ser­vice mili­taire en Avignon dans le Génie. J’avais pas­sé un per­mis poids lourds qui me sera bien utile. Après « les classes », j’avais été affec­té à la conduite d’un camion de trans­port de troupes, un Symca Cargo avec une quin­zaine d’appelés (à l’arrière) que j’emmenais à l’entraînement en Courtine.

Un matin, le lieu­te­nant me héla lors de l’appel mati­nal : « Alors Apothéloz, on lance des pavés ? ». J’eus du mal à com­prendre, car les pavés de Dole n’avaient jamais quit­té la chaus­sée. Mais j’avais été repé­ré, fiché et l’on me reti­ra de mon poste « stra­té­gique ». Je devins chauf­feur du méde­cin colo­nel de l’infirmerie : un poste glo­rieux, où je pilo­tais une 2 CV et acces­soi­re­ment don­nais un coup de main pour les vaccinations !

Dernier ava­tar de mon mai 1968 dolois.

Christian Apothéloz

[1] Merci à mes amis Gérald Grappe et Jacques Pitoiset de leurs contri­bu­tions et de leur lecture !

[2] Conférence pour le 6ème anni­ver­saire de la Fédération radi­cale du Jura à Lons le Saulnier le 27 mai 2016

[3] BARTHÉLEMY André, Jules, François , Né le 16 juin 1897 à Dole (Jura), mort le 30 jan­vier 1980 à Dole ; fonc­tion­naire des PTT ; mili­tant com­mu­niste ; dépu­té du Jura (1945–1958), conseiller géné­ral, conseiller muni­ci­pal de Dole. (Maitron-en-ligne)

[4] KLAINGUER Robert, Maurice, Paul. Né le 29 août 1923 à Pontarlier (Doubs), décé­dé le 31 décembre 2005 à Dôle (Jura) ; pro­fes­seur d’éducation phy­sique ; mili­tant syn­di­ca­liste ; mili­tant com­mu­niste dans le Jura. (Maitron-en-ligne)

[5] « Sa figure était connue et res­pec­tée uni­ver­sel­le­ment dans le lycée », note Jacques Pitoiset.

[6] Le jour­nal tri­mes­triel Après-demain a été créé en novembre 1957 par un groupe de la Ligue des Droits de l’Homme, sous la direc­tion de Françoise Seligmann. Conçu pour aider ceux qui veulent com­prendre les pro­blèmes contem­po­rains et ceux qui ont la charge de les expli­quer, chaque numé­ro offre un dos­sier facile à clas­ser, métho­dique et objec­tif, sur un sujet d’actualité, poli­tique, éco­no­mique ou social.

[7] Merci à Maxime Ferroli , Archiviste, du dépar­te­ment des patri­moines écrits de la Médiathèque du Grand Dole & et des archives muni­ci­pales de Dole qui nous a envoyé une revue des articles du Journal de Dole judi­cieu­se­ment sélectionnée.