Le journaliste : enquêtes et reportages

Sophia reste la locomotive de la Côte d’Azur

par | 3 mars 1998

Article paru dans le Nouvel Économiste.

Après les années de doute, liées à la crise mon­diale du sec­teur de l’informatique, Sophia affiche cette année une bonne san­té inso­lente. La tech­no­pole azu­réenne engrange les résul­tats de son posi­tion­ne­ment sur les tech­no­lo­gies de l’information.

En 1997, la tech­no­pole de Sophia-Antipolis a enre­gis­tré 2 596 recru­te­ments nou­veaux, elle a per­du 1 084 emplois, ce qui laisse un gain net de plus de 1 500 emplois. Avec 18 536 emplois directs, 1103 entre­prises ras­sem­blées sur le site, la tech­no­pole demeure la loco­mo­tive de l’économie azu­réenne, elle fait vivre un habi­tant des Alpes mari­times sur huit.
La crise n’est pour­tant pas ache­vée. La perte d’un mil­lier d’emplois est plus forte que lors des années noires 93/94 par exemple, mais le dyna­misme éco­no­mique per­met de com­bler lar­ge­ment les pertes. Signe des muta­tions de Sophia, la créa­tion d’emploi est en majo­ri­té le fait d’entreprises stables (1 800 emplois). « La crise, explique François Kester est deve­nue un fac­teur de déve­lop­pe­ment. Lorsque Digital a réduit ses effec­tifs, les cadres, les cher­cheurs sont deve­nus une « work force » dis­po­nible qui s’est inves­tie dans la créa­tion d’entreprise ou qui a four­ni aux nou­veaux arri­vants une main‑d’œuvre hau­te­ment qua­li­fiée. » Une jeune socié­té amé­ri­caine Bay Net work spé­cia­li­sée dans l’interconnexion des réseaux de télé­com­mu­ni­ca­tion a recru­té sur place des ingé­nieurs de Digital alors qu’elle ne trou­vait pas de col­la­bo­ra­teurs dans la Silicon valley.

Les Français d’abord ?

L’atout essen­tiel de la tech­no­pole est pour François Kester son « mul­ti­cul­tu­ra­lisme ». Presse locale anglo-saxonne, radio anglo­phone, éta­blis­se­ments de for­ma­tion inter­na­tio­naux, pra­tique cou­rante du mul­ti­lin­guisme, sont des cri­tères déci­sifs pour les entre­prises « flot­tantes » inter­na­tio­nales. À tel point que la pré­fec­ture des Alpes mari­times a, en 97, trai­té 869 demandes de cartes de séjour de res­sor­tis­sants de 60 pays, pour les entre­prises du site, un emploi nou­veau sur quatre est tenu par un étran­ger. Les entre­prises à capi­tal étran­ger repré­sentent un quart des emplois du parc et ils sont en crois­sance de 23 %. Les États unis se taillent la part du lion avec 2 200 emplois, les capi­taux euro­péens sont à l’origine de 1700 emplois.
Le choix des tech­no­lo­gies de l’information comme axe de déve­lop­pe­ment a boos­té Sophia. « Le chan­ge­ment majeur de ces der­nières années, sou­ligne Pierre Laffitte, est que nous sommes recon­nus comme un pôle des tech­no­lo­gies de l’information. Dans la Silicon val­ley, au Japon, Sophia est clai­re­ment iden­ti­fié. » 1997 mar­que­ra un tour­nant avec une per­cée inédite sur le mar­ché alle­mand. Huit socié­tés ger­ma­niques ont choi­si la Côte d’Azur l’an der­nier, dont Siemens qui fai­sait l’objet de toutes les atten­tions depuis fort longtemps.

Une charte de relance

Sophia amorce ain­si un redé­ploie­ment pro­met­teur. à la fin des années soixante, lorsque Pierre Laffitte lance l’idée d’un “quar­tier latin aux champs”, d’une “cité inter­na­tio­nale de la sagesse, des sciences et des tech­niques”, la Côte d’Azur se com­plaît dans son rôle de tou­risme et de vil­lé­gia­ture pour le troi­sième âge. Au prin­temps 1970, le direc­teur de l’École des mines d’alors, Claude Daunesse réser­vait 10 hec­tares de ter­rain sur une zone d’activité scien­ti­fique qui serait créée au nord d’Antibes. C’était la pre­mière délo­ca­li­sa­tion, tota­le­ment volon­taire, sou­te­nue le patron de la Datar d’alors, Jérôme Monod. Enfant natu­rel de mai 68, Sophia Antipolis, nais­sait. La tech­no­pole s’est d’abord affir­mée comme lieu d’implantation de grandes socié­tés inter­na­tio­nales. Puis, dans les années quatre-vingt, les ser­vices, les Pme ont pris le relais. Mais dans le milieu des années quatre-vingt-dix, au moment où le parc dépas­sait le mil­lier de rai­sons sociales, il s’essoufflait. Les grands groupes qui avaient fait son bon­heur pliaient bagage comme Dow che­mi­cal, ou dégrais­saient les effec­tifs comme Digital ou Thomson. Pire, Sophia voyait Grenoble ou Rousset dans les Bouches du Rhône lui ravir la vedette et cap­ter des implan­ta­tions signi­fi­ca­tives (Hewlet Packard, Rank Xérox, SGS Thomson…). Les acteurs sur le ter­rain ont eu du mal, après la chute du sys­tème auto­cra­tique de Jacques Médecin, à retrou­ver un dis­cours com­mun. Une Charte de relance de Sophia a fina­le­ment été signée le 30 octobre der­nier et qui pro­pose « l’organisation d’un réseau fonc­tion­nel de déve­lop­pe­ment, de pro­mo­tion, de pros­pec­tion et de gestion… »

L’option télécom

Mais le rebond de Sophia est dû au choix des télé­com­mu­ni­ca­tions. Une option que le séna­teur Pierre Laffitte impulse dès la fin des années quatre-vingt avec l’Installation de l’Institut euro­péen des normes à Sophia, la créa­tion de clubs et asso­cia­tions qui agitent le milieu et tissent des liens avec la cyber pla­nète : Télécom Valley, Club Mitsa, le “Club mul­ti­mé­dia, inter­ac­ti­vi­té, téléac­ti­vi­té de Sophia Antipolis”, l’Imet, l’Institut médi­ter­ra­néen de téléac­ti­vi­té, Data base forum… Le Centre inter­na­tio­nal de com­mu­ni­ca­tion avan­cée, le Cica, un World trade cen­ter mul­ti­mé­dia, lan­cé en 85 par le Conseil géné­ral, ouvert en 89, après un démar­rage dif­fi­cile, affiche com­plet avec une cin­quan­taine d’entreprises, des start-up pour la plu­part, et 200 nou­veaux emplois.

Pôle cherche terrains…

À tel point que Sophia est clai­re­ment iden­ti­fié dans le rap­port de Didier Lombard et Gilles Kahn, comme un pôle pri­vé de télé­com­mu­ni­ca­tion : « Les entre­prises y ont davan­tage une voca­tion de déve­lop­pe­ment, prin­ci­pa­le­ment dans les réseaux d’entreprises que de recherche pro­pre­ment dite. C’est le cas de la plu­part des grands construc­teurs inter­na­tio­naux pré­sents (DEC, IBM, Lucent tech­no­lo­gies, Bay Network, Ascend com­mu­ni­ca­tion, Texas ins­tru­ments, Rockwell inter­na­tio­nal…) mais aus­si des opé­ra­teurs comme Sita et France Télécom. » La recherche est repré­sen­tée par l’Inria, l’Institut Eurécom, et dans une moindre mesure l’université et le CNRS.
1998 devrait confir­mer ces ten­dances, si le prix du fon­cier ne dis­suade pas les entre­pre­neurs. Victime de son attrac­ti­vi­té inter­na­tio­nale, la Côte d’Azur affiche des prix de ter­rain, de construc­tion et de loge­ment pro­hi­bi­tifs, lorsqu’elle ne doit pas avouer une pénu­rie de locaux indus­triels adap­tés. Seulement 20 % des socié­tés sophi­po­li­taines sont pro­prié­taires de leurs locaux. Une situa­tion que la Saem de Sophia n’a pas su anti­ci­per et qui limite le champ de la pros­pec­tion inter­na­tio­nale : seules des entre­prises qui emploient des sala­riés à hauts reve­nus, peuvent envi­sa­ger une implan­ta­tion entre Nice et Antibes.

Chirstian Apothéloz