Le journaliste : enquêtes et reportages

Textile : oui, il fallait craindre le démantèlement des quotas et l’ouverture de l’OMC à la Chine

par | 6 juin 2006

Article paru dans le maga­zine EMM de l’Espace Mode Méditerranée.

Oui, il fal­lait craindre le déman­tè­le­ment des quo­tas et l’ouverture de l’OMC à la Chine. 500 jours après le jour fatal, le pay­sage mon­dial de la filière tex­tile habille­ment a chan­gé et il change encore. Les quo­tas, qui, rappelons-le, étaient une mesure tran­si­toire ont des­si­né, sculp­té, mode­lé un monde du tex­tile. Certains pays n’ont atti­ré des inves­tis­se­ments dans la branche que parce qu’ils avaient des quo­tas d’exportation dis­po­nibles. D’autres ont cru en leurs per­for­mances alors qu’il n’y avait que pro­tec­tions. Le sys­tème avait ses atouts et ses per­ver­si­tés. Sa fin pro­gram­mée fut pour­tant un choc. Même si le choc est aggra­vé par d’autres contin­gences. Le niveau des droits de douanes demeure du res­sort des poli­tiques natio­nales et les USA par exemple en usent lar­ge­ment. La conjonc­ture euro­péenne par­ti­cu­liè­re­ment celle des grands pays consom­ma­teurs est molle, les incer­ti­tudes sur l’avenir, le chô­mage des jeunes, ne créent pas une ambiance favo­rable à l’achat plai­sir qu’est le tex­tile. Quels constats aujourd’hui à 500 jours de l’ouverture des vannes ?

  • La Chine est deve­nue le pre­mier four­nis­seur tex­tile habille­ment de l’Europe aug­men­tant de près de 50 % ses expor­ta­tions vers l’Europe. Bientôt un tiers des vête­ments ven­dus en Europe sera issu la de la fabrique chi­noise. L’Inde en a aus­si lar­ge­ment profité.
  • Les pro­duc­teurs médi­ter­ra­néens résistent. Pas d’effondrement pour la Tunisie, le Maroc ou la Turquie. Le Maghreb glisse de quelques points, la Turquie tient bon avec près de 15 % des parts du mar­ché euro­péen de l’habillement.
  • Le low cost gagne les rayons de prêt à por­ter mas­cu­lin et fémi­nin, la pres­sion sur les prix s’accentue. La baisse des prix de vente est un des effets les plus per­ma­nents, les plus graves de l’ouverture des mar­chés. Même si les parts de mar­chés se main­tiennent, c’est en rognant sur les marges et en limi­tant de fait les capa­ci­tés d’investissement de la filière. Les ache­teurs de la dis­tri­bu­tion habi­tuent le client euro­péen à un niveau de prix qui laisse peu d’oxygène aux industriels.
  • Piratage, clo­nage et contre­fa­çon se déve­loppent. La libre cir­cu­la­tion des pro­duits ne s’est pas accom­pa­gnée d’une mon­tée en puis­sance des dis­po­si­tifs de contrôle. Bien au contraire. Si un pro­duit marche, il est très vite pla­gié, imi­té, détour­né. Sur les mar­chés médi­ter­ra­néens du nord comme du sud. Un pro­fes­sion­nel algé­rien note que les tra­ben­distes ont ébran­lé les sys­tèmes de pro­duc­tion et de dis­tri­bu­tion comme le Sentier. « Tout passe par Dubaï ou Istanbul, le plus sou­vent sans droits de douane. Un pro­duit qui marche une année est dès l’année sui­vante copié et ven­du à bas prix ».
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Atelier à Casablanca en 2008 © Apothéloz

La Chine, l’Asie s’installent ain­si dura­ble­ment sur le pré car­ré euro­mé­di­ter­ra­néen… L’entrée se fait aujourd’hui par la quan­ti­té et par le prix. Demain, les firmes asia­tiques, auront appris la mode, la qua­li­té, la vitesse et aucun seg­ment de mar­ché ne sera pro­té­gé. C’est cette conscience du dan­ger qui a moti­vé les fon­da­teurs de la Cité euro­mé­di­ter­ra­néenne de la Mode. Dès 2002, la pré­si­dente de l’Institut mode Méditerranée, Marilyne Bellieud-Vigouroux lan­çait une réflexion sur le deve­nir de la filière en Méditerranée et en 2004, les pro­fes­sion­nels des deux rives fon­daient offi­ciel­le­ment la Cité.
S’il est légi­time que les orga­ni­sa­tions pro­fes­sion­nelles, les états reven­diquent une plus grande pro­tec­tion des mar­chés natio­naux, nous savons, avec les règles de l’OMC, avec la pers­pec­tive en 2010 de la zone de libre-échange en Méditerranée que ces bar­rières sont faites de sable et ne dure­ront pas. Nous devons nous inter­ro­ger sur la place de la filière euro­mé­di­ter­ra­néenne dans la mon­dia­li­sa­tion, dans un mar­ché pla­né­taire sans fron­tière. La convic­tion des fon­da­teurs de la Cité, des sages de la pro­fes­sion, est qu’il n’y a pas d’issue natio­nale, indi­vi­duelle, que les ripostes, les contre-attaques sont à construire ensemble nord et sud de la Méditerranée en jouant de nos com­plé­men­ta­ri­tés. Il faut pas­ser d’uns logique de défense du textile-habillement à une stra­té­gie offen­sive.
Nous sommes les rive­rains du sud du pre­mier mar­ché mon­dial du tex­tile habille­ment. Cela repré­sente chaque année entre 200 et 250 mil­liards d’euros que les Européens sortent de leurs poches pour se vêtir. Il n’y a aucune fata­li­té à ce que ce mar­ché dyna­mique, en crois­sance de 6 % par an dans le monde, soit délais­sé. Il y va de la vie de nos éco­no­mies et il y va sur­tout de l’emploi fémi­nin en Méditerranée.
Quelles sont les exi­gences de ce mar­ché mon­dia­li­sé ? Martine Rollin, direc­teur de l’Espace tex­tile de Lyon a mené pour la pro­fes­sion une vaste étude auprès des ache­teurs euro­péens. « Nous avons donc mené pen­dant un an, une étude de fond, nous avons inter­viewé 130 confec­tion­neurs, marques et dis­tri­bu­teurs euro­péens (Europe et zone paneu­ro­med) pour cer­ner leurs habi­tudes d’achat afin de per­mettre à l’amont de la filière de mieux y répondre ».

Elle a iden­ti­fié sept atouts de la profession :

  1. La réac­ti­vi­té, réagir rapi­de­ment à une demande donc anti­ci­per, prio­ri­ser, faire des choix.
  2. La sou­plesse, gérer la prio­ri­té de ses clients.
  3. La proxi­mi­té, la dis­tance géo­gra­phique, la dimen­sion cultu­relle, la rela­tion commerciale.
  4. La qua­li­té constante des livrai­sons de pro­duits indus­triels par rap­port à un cahier de charges cohé­rent avec l’utilisation du pro­duit et le posi­tion­ne­ment mar­ché de l’entreprise.
  5. La créa­ti­vi­té, ciblée, elle est por­teuse de valeur ajou­tée et d’éléments de dif­fé­ren­cia­tion. Elle doit cor­res­pondre à la demande.
  6. Le prix et la logis­tique, le prix en soi par rap­port au type de pro­duit, le rap­port qualité-prix, les autres coûts.
  7. Le ser­vice

Que disent les clients euro­péens de la filière ? Comptent pour eux en prio­ri­té quatre cri­tères : créa­ti­vi­té, réac­ti­vi­té, sou­plesse et qua­li­té. La filière euro­péenne n’est pas loin de ces attentes, mais elle doit sur­tout mieux faire pour le ser­vice et la sou­plesse. Deux fac­teurs fon­da­men­taux qu’il faut croi­ser avec une don­née nou­velle : la mon­tée en puis­sance des cycles courts. Les actua­li­sa­tions en cycles courts repré­sen­taient 8 % de la pro­duc­tion en 1997, la pro­por­tion sera de 56 % en 2008.

« Il existe, pré­ci­sait Nelly Rodi lors des ren­contres de la Cité, trois rythmes de pro­duc­tion. Si le long et le moyen terme vont pro­ba­ble­ment se concen­trer sur la Chine, le court terme risque d’arriver dans notre Bassin médi­ter­ra­néen de façon très impor­tante. Les séries courtes impliquent une gym­nas­tique encore plus dif­fi­cile que les grandes séries. Il faut avoir un esprit très réac­tif, pour obser­ver les micro­ten­dances et savoir ache­ter les tissus »

La filière euro­mé­di­ter­ra­néenne doit donc construire sa stra­té­gie à par­tir de trois piliers (voir sché­ma) : la créa­tion, la pro­duc­tion et le mar­ché.
« Dans le Bassin médi­ter­ra­néen, vous avez une culture extra­or­di­naire. Vous devez réflé­chir à l’identité de la région, qui pour­rait géné­rer des thèmes de ten­dance et une mode inter­na­tio­nale. » La mode médi­ter­ra­néenne est notre bien le plus pré­cieux, un capi­tal imma­té­riel et vir­tuel, fait de cou­leurs et de pay­sages, d’histoire et de culture, de modes de vie et de ten­dances. Certains créa­teurs en ont fait leur cre­do, et le public les suit. Pour la Cité de la mode, la créa­tion médi­ter­ra­néenne est le tré­sor de guerre qu’il nous faut par­ta­ger pour pré­ser­ver nos mar­chés et gagner le cœur des consom­ma­teurs. Toute l’Europe rêve de Méditerranée, de vacances au sud, de loi­sirs en bleu et de voyages enso­leillés. Capitaliser cette envie, ce désir de sud sur une pro­duc­tion ori­gi­nale, riche et de qua­li­té est la clef d’avenir des indus­tries de l’habillement dans la région. La Cité devra cata­ly­ser, for­ma­li­ser, valo­ri­ser cette mode médi­ter­ra­néenne. Au pro­gramme : un bureau vir­tuel de ten­dances et de styles médi­ter­ra­néens en chan­tier avec Nelly Rodi, des rési­dences d’accueil de créa­teurs, une uni­ver­si­té d’été de la créa­tion médi­ter­ra­néenne, des mas­ters classes, un concours de créateurs

Second pôle essen­tiel, la pro­duc­tion. La zone euro­mé­di­ter­ra­néenne a une tra­di­tion de pro­duc­tion tex­tile com­plète, des cultures coton­nières à la haute cou­ture, une tra­di­tion de croi­se­ment et d’échanges. Les pro­fes­sion­nels des deux rives savent tra­vailler ensemble, et savent se par­ler. Ce capi­tal coopé­ra­tif est des plus pré­cieux au moment où le mar­ché s’accélère, où la vitesse compte autant que le prix, où la qua­li­té l’emporte sur la quan­ti­té. La Cité contri­bue­ra à mettre en réseaux les entre­prises de la filière pour valo­ri­ser la chaîne de valeur et opti­mi­ser les échanges. Il s’agit de tis­ser ce qui pour­rait être un clus­ter euro­mé­di­ter­ra­néen, un sys­tème d’échanges et de confiance qui repose sur une iden­ti­fi­ca­tion des pres­ta­taires et des besoins, sur des dis­po­si­tifs de rap­pro­che­ment et des démarches volon­taires de label­li­sa­tion pour une Charte éthique (norme sociale) et qua­li­té (norme indus­trielle) dans une logique de déve­lop­pe­ment durable et de res­pect du genre.

Enfin, il faut que nos pro­duc­tions ren­contrent leur mar­ché. Ce mar­ché euro­péen est le pre­mier du monde. Mais il ne faut pas non plus négli­ger les mar­chés du Sud. Dans les grandes villes du Sud émerge une clien­tèle à la culture cos­mo­po­lite, la culture des para­boles, une clien­tèle atten­tive aux modes et qui a un poten­tiel réel de consom­ma­tion. La fran­chise de marques avance à grands pas dans ce sec­teur, elle est une méthode nor­mée et sécu­ri­sée de contrac­tua­li­sa­tion des rela­tions clients-fournisseurs dans la branche. Les mar­chés du Sud sont aus­si une ouver­ture vers d’autres régions, le Liban est par exemple dans la haute cou­ture un four­nis­seur pour les pays du Moyen-Orient et les jeunes créa­teurs trouvent là-bas une clien­tèle à fort poten­tiel.
Pour séduire le nord, les mar­chés euro­péens il fau­dra être encore plus atten­tifs qu’aujourd’hui aux muta­tions, aux mou­ve­ments de la consom­ma­tion, aux niches qui se dégagent. Karim Laraki, éco­no­miste maro­cain du cabi­net El Jaweb plai­dait lors des ren­contres de la Cité pour « la niche des pro­duits res­pec­tueux de l’environnement. En Turquie, les entre­prises cer­ti­fiées ISO 14 000 (norme envi­ron­ne­men­tale) repré­sentent près de 10 % des entre­prises. Ce pour­cen­tage est beau­coup plus faible en Tunisie et au Maroc (4 %) : faut-il y voir une rela­tion de cause à effet avec le fait que la Turquie résiste bien mieux à la concur­rence chi­noise sur le mar­ché euro­péen que la Tunisie et le Maroc, mal­gré des coûts de main‑d’œuvre plus éle­vés ? En Chine, sachez que plus de 8 000 entre­prises sont cer­ti­fiées ISO 14 000. »

Pour faire fonc­tion­ner ce trip­tyque créa­tion, pro­duc­tion, mar­ché, la Cité s’appuie sur la for­ma­tion et sur les tech­no­lo­gies de l’information.

  • La for­ma­tion avec le Pôle text-skills for­ma­tion doit favo­ri­ser le par­tage des savoir-faire et des connaissances.
  • Les tech­no­lo­gies de l’information sont vitales. Pour Matthias Knappe, res­pon­sable du sec­teur des tex­tiles et vête­ments du Centre du com­merce inter­na­tio­nal (OMC-Onudi) à Genève, « les ache­teurs incitent les indus­triels de la confec­tion à uti­li­ser la tech­no­lo­gie de l’information pour accé­lé­rer la livrai­son, réduire les coûts et amé­lio­rer les ser­vices. Les prin­ci­paux ache­teurs inter­na­tio­naux font du com­merce dif­fé­rem­ment et les expor­ta­teurs des pays en déve­lop­pe­ment doivent s’adapter. En élar­gis­sant leurs choix, la levée des quo­tas a modi­fié leurs exi­gences et les struc­tures liées à l’approvisionnement. Pour tirer par­ti de la libé­ra­li­sa­tion des mar­chés, rac­cour­cir les délais de livrai­son et réduire les stocks coû­teux, les grands ache­teurs cherchent à connec­ter élec­tro­ni­que­ment toute la chaîne de valeur, depuis l’approvisionnement en tis­sus et gar­ni­tures et la confec­tion de vête­ments jusqu’aux ventes au consom­ma­teur final. Cette évo­lu­tion inter­vient dans le contexte d’une demande accrue de four­nis­seurs orien­tés vers les ser­vices. »
    Pour favo­ri­ser cette appro­pria­tion des nou­veaux outils, la Cité veut favo­ri­ser l’accès à la connais­sance mutuelle et par­ta­gée, aux échanges et à la for­ma­tion par la mise en œuvre d’infrastructures tech­no­lo­giques adap­tées avec place de mar­ché, por­tail de veille, bureau vir­tuel de ten­dances, Web TV,….

La Cité euro­mé­di­ter­ra­néenne est une réponse glo­bale à un défi glo­bal. Le monde du tex­tile habille­ment se recom­pose et la Méditerranée doit être au rendez-vous. Les muta­tions ne sont et ne seront pas faciles. Mais en fédé­rant les éner­gies des orga­ni­sa­tions pro­fes­sion­nelles, en les appuyant dans leurs démarches propres de moder­ni­sa­tion du tis­su entre­pre­neu­rial, la Cité devient un lieu de mutua­li­sa­tion des efforts de tous et un car­re­four des expé­riences réus­sies. Les pre­miers sta­giaires sont en rési­dences chez leurs par­rains, l’université de la mode médi­ter­ra­néenne se pré­pare, une mis­sion d’entrepreneurs d’Europe du Sud ira pro­chai­ne­ment à la ren­contre de leurs par­te­naires de la rive sud, les for­ma­tions ouvri­ront leurs portes à la ren­trée et sur­tout, les pro­fes­sion­nels ont appris à se connaître, à se par­ler, à construire un ave­nir com­mun pour une filière d’avenir.

Christian Apothéloz

Christian Apothéloz