Le journaliste : Futur composé (radio RCF)

Evocations de Pierre Terrin, entrepreneur visionnaire

2 février 2007

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Gabriel Chakra, Michel Raphael, Bruno Terrin et Jean-Claude Juan
Série excep­tion­nelles de trois émis­sions, Futur com­po­sé regarde vers le pas­sé indus­triel de Marseille.
La mémoire est vola­tile. Et injuste. Ainsi, quand, chez cer­tains, le nom de Pierre Terrin éveille un sou­ve­nir, c’est, géné­ra­le­ment, celui de la SPAT. Plus pré­ci­sé­ment de la fin de la SPAT, cette ter­rible faillite de la répa­ra­tion navale mar­seillaise. Pourtant, « Monsieur Pierre » comme l’appelaient ceux qui tra­vaillaient avec lui, c’est bien autre chose. Bien mieux.
Pour tout dire, notre région, tel­le­ment oublieuse, lui doit beau­coup. De ce qu’elle est. De ce qu’elle aurait pu être, aussi.


À la nais­sance de Pierre Terrin – on est en 1923 – son nom est, à peu de chose près, syno­nyme de construc­tion et de répa­ra­tion navale. Augustin, son oncle, dirige les Ateliers mar­seillais qui portent son nom et qu’il a héri­tés de leur fon­da­teur, son propre père, Augustin pre­mier du nom. Son père, Jean-Marie, est, lui, à la tête du chan­tier naval de la Ciotat.
Un des­tin tout tra­cé ? Pas sur. 
La guerre est là. Pierre a 16 ans. Il s’engage, dans les chars, et com­bat avec la Première Armée d’Afrique. Il en revient avec la Croix de Guerre… et l’envie d’aller vite.
Il oublie le rêve, un temps cares­sé, de faire HEC, devient ingé­nieur en sou­dure auto­gène, se dis­pute avec son père et embarque pour l’Uruguay, avec dans ses bagages sa mère et sa future épouse. À Montevideo, pour vivre, il ouvre un com­merce d’électroménager, se fait ins­tal­la­teur de réfri­gé­ra­teurs. Jusqu’à ce que, en 52, Marseille se mani­feste : les entre­prises ont besoin de lui. 
Il se rapa­trie pour prendre la direc­tion de la SPCN, la Société Provençale de Construction Navale (diri­gée, jusque-là, par la famille D’Huart). C’est une entre­prise dure, au cli­mat social com­pli­qué. Pierre Terrin y ramè­ne­ra le calme avant de la fusion­ner, en 1961, avec la socié­té fami­liale des Ateliers Terrin. C’est la nais­sance du groupe SPAT, qui devien­dra en quelques années le fleu­ron de la répa­ra­tion navale fran­çaise, un lea­der euro­péen res­pec­té… avant de signer l’une des catas­trophes éco­no­miques les plus cui­santes que notre ville ait connue.
Mais dans ces années 60, tout semble réus­sir à l’entrepreneur mar­seillais, Le groupe se déve­loppe. Il compte 13 socié­tés et 6800 per­sonnes. Les bateaux, en attente, embou­teillent la rade. Des pistes de diver­si­fi­ca­tions sont explo­rées, vers le ser­vice à l’industrie nucléaire notamment. 
Sur le plan social, la SPAT est citée en exemple –à l’agacement de cer­tains patrons du cru, qui trouvent que « déci­dé­ment Monsieur Pierre en fait trop ». Les anciens, qui se pres­saient à ses obsèques et pour l’inauguration du stade qui, dans les quar­tiers Nord, porte aujourd’hui son nom, disent, eux, com­bien ce patron-là, sor­tait de l’ordinaire.
Tout va pour le mieux donc, même si, en interne, les ten­sions per­sistent. L’oncle et le père, action­naires majo­ri­taires du hol­ding fami­lial conservent la haute main sur les déci­sions stra­té­giques. Pierre n’a pas vrai­ment les mains libres. Cela aura des consé­quences. On le ver­ra plus tard.
Ami de Gaston Defferre, qui voyait, dit-on, en lui un pos­sible suc­ces­seur ; proche de Giscard d’Estaing qui vou­lait lui confier des res­pon­sa­bi­li­tés au Parti Républicain, il aurait pu s’essayer à la poli­tique. Il a pré­fé­ré consa­crer du temps à ce qu’il appe­lait « l’environnement de l’entreprise ». Le déve­lop­pe­ment de sa région. Il pré­side le Centre de Jeunes Patrons –l’actuel CJD- puis l’Union Patronale, siège au bureau de la Chambre de Commerce … et se forge une convic­tion : « la France doit consti­tuer, aux pieds de l’axe Rhin-Rhône, un espace éco­no­mique et social puis­sant, unis­sant Languedoc-Roussillon, Rhône-Alpes et Provence-Alpes-Côte d’Azur, appuyé sur Marseille – l’Europort du Sud – et sur la zone industrialo-portuaire de Fos, qui accueille­ra une sidé­rur­gie sur l’eau, la seule ren­table. Faute de quoi, le tri­angle Anvers, Rotterdam et Düsseldorf, en cours d’élaboration, fera du Nord un aspi­ra­teur éco­no­mique contre lequel il sera dif­fi­cile de lut­ter ». Il obtien­dra d’Antoine Pinay qu’il défende ce pro­jet devant l’Assemblée.
Dans la fou­lée, celui qui vient de refor­ma­ter le patro­nat mar­seillais pour en faire une union active, orga­nise les Journées éco­no­miques, qui réuni­ront à Marseille la fine fleur de la poli­tique et de l’industrie fran­çaise et crée le Grand Delta, l’association char­gée de mettre en œuvre ce programme. 
Il avait com­pris que l’interlocuteur, désor­mais, était l’Europe ; que sans une liai­son flu­viale et des tun­nels alpins, Marseille ne serait plus qu’une enclave ; que les régions, désor­mais, avaient besoin de mar­ke­ting ter­ri­to­rial pour atti­rer des inves­tis­seurs. Très vite. Trop tôt. Les Lyonnais le trou­vaient trop mar­seillais, la gauche trop à droite et la droite « trop social »… et tous n’appréciaient guère que des indus­triels viennent jouer dans le pré car­ré des politiques.

La décen­tra­li­sa­tion aura eu rai­son du Grand Delta.

1976, Pierre Terrin pré­side le Port Autonome de Marseille, qu’il doit quit­ter pour assis­ter, impuis­sant, à l’explosion de son entre­prise. Rattrapé cette fois par les lour­deurs fami­liales, la d&eeacute;fection de quelques-uns … la ran­cœur de quelques autres.
Le groupe avait gran­di trop vite, pour satis­faire l’appétit dévo­rant des anciens, Augustin et Jean-Marie, pour répondre aus­si aux sol­li­ci­ta­tions du gou­ver­ne­ment qui voyait d’un bon œil la concen­tra­tion de chan­tiers de répa­ra­tion. L’intégration n’avait pas fonc­tion­né. L’esprit d’entreprise s’y était dilué. Des concur­rences internes plom­baient les bud­gets. Le choc pétro­lier là-dessus…
La catas­trophe aurait, peut-être, pu être évi­tée si le gou­ver­ne­ment Barre n’avait pas impo­sé une mesure de sus­pen­sion des pour­suites englo­bant l’ensemble des socié­tés, si les aides pro­mises étaient arri­vées, si les mesures de retraite anti­ci­pées, deman­dées, avaient été accor­dées. Si …

Meurtri, l’industriel aurait peut-être lâché la rampe sans l’intervention de Gaston Defferre qui, se sou­ve­nant de son ami­tié, le pro­pose pour la pré­si­dence de Marseille Parc Auto.

Le choc pas­sé, celui qui, au temps de sa splen­deur, allait le dimanche, avec une camion­nette de l’entreprise et quelques col­la­bo­ra­teurs volon­taires, récu­pé­rer auprès des bonnes familles bour­geoises de la rue Paradis, de quoi ali­men­ter les Chiffonnier d’Emmaüs, n’a rien aban­don­né de ses enga­ge­ments. Il sait trou­ver du temps pour l’association SOS Amitié qu’il avait, long­temps, pré­si­dée ou pour ser­vir l’économie de sa région. En sié­geant au Comité dépar­te­men­tal du Tourisme, par exemple ; ou en aidant à déblo­quer, à la demande de la CCI Marseille-Provence, le déli­cat dos­sier de la micro­élec­tro­nique de Rousset ; ou encore en appor­tant, tou­jours pour la Chambre, le poids de son expé­rience dans l’organisation du pre­mier congrès World’Med.

Le 26 mai 2006 Pierre Terrin s’en est allé. Sans déran­ger beau­coup ses pairs, ceux qui lui ont succédé.
Que voulez-vous, « il en fait tou­jours un peu trop Monsieur Pierre ». Même dans la dis­cré­tion.

Michel Raphaël, Marseille février 2007

Evocations de Pierre Terrin, entrepreneur visionnaire

Evocation de ce temps pré­sent avec 

  • Bruno Terrin, conseiller tou­risme à la Chambre de com­merce et d’industrie Marseille Provence, fils de Pierre Terrin. 
  • Gabriel Chakra, jour­na­liste hono­raire, historien. 
  • Jean Doménichino, his­to­rien (UMR Telemme à la Maison médi­ter­ra­néenne des sciences de l’homme), coau­teur de la « Réparation navale » parue aux édi­tions Jeanne Laffitte*. 
  • Jean-Claude Juan, ancien direc­teur de la Chambre régio­nale de com­merce et d’industrie Provence Alpes Côte d’Azur Corse. 
  • Michel Raphaël, journaliste.

Ecoutez l’émission de radio Futur composé

Animée béné­vo­le­ment par Christian Apothéloz consul­tant et Michel Raphaël, journaliste.

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