Le journaliste : interviews

Bernard Granjon, président d’honneur de Médecins du monde : un French doctor, sans bluff et sans complexe

par | 1 janvier 1999

Paru dans le maga­zine men­suel régio­nal pro­tes­tant Échanges

Président natio­nal de 93 à 96, char­gé aujourd’­hui du déve­lop­pe­ment inter­na­tio­nal, tou­jours par­tant pour une mis­sion, Bernard Granjon, gastro-entérologue invite à la fra­ter­ni­té et à la citoyen­ne­té pour com­battre l’in­jus­tice du monde.

Y a‑t-il une vie après une pré­si­dence natio­nale très média­tique ?
On peut très vite avoir la grosse tête, on ren­contre les ministres, on est reçu par le Président de la répu­blique… Mon côté pro­vin­cial m’a aidé. Je suis rede­ve­nu gas­tro, tout en ayant encore des res­pon­sa­bi­li­tés natio­nales et internationales.

Le béné­vo­lat est un tra­vail qui n’est pas rému­né­ré par de l’argent…
J’en suis conscient. J’ai appris le carac­tère dif­fi­cile, voire per­vers du béné­vo­lat. Le goût du pou­voir, la recherche de la recon­nais­sance des autres, la quête de res­pon­sa­bi­li­tés sont des risques. Je crois très impor­tant de res­ter dans la socié­té civile, de ne pas s’en­fer­mer, il faut des gens sur le ter­rain en France, pour réagir, comme nous l’a­vons fait, sur la pré­ca­ri­sa­tion avec Mission France, sur le Sida, sur les sans papiers.

Pourtant, Médecins du monde compte 200 sala­riés…
Le lien d’argent dans le tra­vail est sain et les orga­ni­sa­tions huma­ni­taires doivent dépas­ser la spon­ta­néi­té, la géné­ro­si­té et l’i­déa­lisme. Nous avons appris à pla­ni­fier, à éva­luer, à gérer. Un bud­get de 300 MF est celui d’une PME ! Nous nous appuyons sur une struc­ture sala­riée, mais nous main­te­nons notre voca­tion mili­tante : Mission France ne peut fonc­tion­ner que grâce à 1 500 bénévoles.

Constatez-vous une crise du mili­tan­tisme ?
Certainement pas. L’extension du temps libre, avec les 35 heures, le phé­no­mène des jeunes retrai­tés, la mul­ti­pli­ca­tion des moyens d’in­for­ma­tion font que les Français sont de plus en plus nom­breux à vou­loir prendre en main leur des­tin poli­tique, social, médi­cal, éco­lo­gique… La France rat­trape son retard sur d’autres pays indus­tria­li­sés et on voit émer­ger une nou­velle citoyen­ne­té bâtie sur la solidarité. ‘

Vous êtes hos­tiles à un huma­ni­taire spec­tacle illus­tré par l’ac­tion de Bernard Kouchner…
Bernard Kouchner a eu le talent de média­ti­ser cer­taines actions comme un Bateau pour le Vietnam. Le cari­ta­tif média­tique a per­mis de sor­tir de la trop pru­dente réserve impo­sée aux équipes médi­cales qui devaient, avant les French doc­tors, soi­gner et se taire. Mais le bluff n’a qu’un temps. Toute aven­ture com­mence par une illu­sion, s’ex­prime par un bluff et ne devient épo­pée que si la réa­li­té par­vient à pro­lon­ger le rêve.

Quel est pour vous le rôle de l’ac­tion asso­cia­tive aujourd’­hui ?
Les asso­cia­tions sont appe­lées à prendre une place de plus en plus grande. La mon­dia­li­sa­tion a des­sai­si les poli­tiques de leurs marges de manœuvre, l’État Providence n’as­sume plus ses res­pon­sa­bi­li­tés. Les exclus du tra­vail, du loge­ment, des soins, des papiers… n’ont sou­vent qu’un recours : les asso­cia­tions. “L’humanité, disait Hannah Arendt, est une lourde charge pour l’homme,” et nous ne sommes pas trop nom­breux pour la porter.