Le journaliste : interviews

Bruno Etienne

par | 5 mai 1997

Paru dans le maga­zine men­suel régio­nal pro­tes­tant Échanges

En six livres, Bruno Étienne nous pro­pose un par­cours à tra­vers les reli­gions de France. Une approche inédite, non des dogmes, mais des pra­tiques reli­gieuses pro­tes­tantes, catho­liques, musul­manes, juives, ortho­doxes et boud­dhistes. Entretien avec ce pro­fes­seur aixois, ensei­gnant à sciences po., fon­da­teur de l’Observatoire du religieux.

Vous reven­di­quez sou­vent haut et fort votre appar­te­nance au protestantisme…

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Je suis un vieux par­paillot, un cal­vi­niste, je crois en une seule chose, la grâce. Mais je n’ai aucune pra­tique religieuse.

Pourquoi cette série de livres et pour­quoi cette atten­tion aux religions ?

J’ai peut-être vou­lu com­prendre pour­quoi ma géné­ra­tion s’est trom­pée en tout. Nous sommes des frus­trés de l’universalisme face au spec­tacle de citoyens qui reven­diquent le droit à la dif­fé­rence. Nous avons à domi­cile la dif­fé­rence que nous défen­dions ailleurs. L’Orient campe à domicile.

La France catho­lique, dites-vous dis­pa­raît, avec l’émergence de grandes “mino­ri­tés” pro­tes­tantes, boud­dhistes, ortho­doxes, et 2 à 3 mil­lions de musulmans…

On a une France qui me plaît de plus en plus, c’est le mul­tiple qui est au tra­vail. Je veux bien être mono­théiste, à condi­tion qu’on soit plu­sieurs. Plus per­sonne ne peut igno­rer la reli­gion de l’autre. L’obligation de coha­bi­ta­tion empêche que l’autre devienne un enne­mi à abattre. On peut être meilleur dans sa propre iden­ti­té en tirant par­ti des autres. Il faut regar­der l’autre différencié.

C’est le retour du reli­gieux qui vous interpelle…

Ce que nous consta­tons, n’est pas un retour du reli­gieux. Il n’y a pas de renou­veau théo­lo­gique ou d’offensive du reli­gieux, mais un retour au reli­gieux des déçus de la moder­ni­té. Ces mou­ve­ments pointent un vide, un défi­cit poli­tique et moral, mas­sif et cruel.
Avant de don­ner des réponses aux ques­tions méta­phy­siques, il nous a paru utile de faire le point de l’état reli­gieux de la France, un état de toutes les “moda­li­tés de croire”.

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Et pour­tant ces reli­gions sont en perte d’identité…

Nous consta­tons que les Français bri­colent dans le champs reli­gieux. Il y a une cou­pure entre les ins­ti­tu­tions ecclé­sias­tiques et les gens qui négo­cient leur ordre moral. L’individualisme for­ce­né de notre socié­té a pro­vo­qué une demande peu gérable de reli­gion à la carte, voire de croyances pui­sées dans un bric-à-brac disparate.

Les Protestants sont-ils en posi­tion de répondre à cette attente ?

Les gens veulent du sacré. Ils veulent du rituel. Or, une par­tie des Protestants est deve­nue un dinner’s club. Le pro­tes­tan­tisme doit repro­po­ser du sacré.

Cette remon­tée des reli­gions pose pro­blème à notre pays, par­ti­cu­liè­re­ment l’affirmation de l’Islam…

La France jaco­bine et répu­bli­caine, ne gère pas le cultuel comme les 15 autres pays euro­péens. Le juge euro­péen nous alignera-t-il sur le régime concor­da­taire alsa­cien ? Pourquoi a‑t-il fal­lu 17 arrêts en Conseil d’État sur le voile à l’école pour faire res­pec­ter la loi ?
On a mis trois siècles, jusqu’à la loi de 1905 pour régu­ler le “pro­blème pro­tes­tant”. Pourquoi le pro­blème musul­man se réglerait-il en un jour ?

Christian Apothéloz