Le journaliste : interviews

Emile Témine : “Quand l’étranger devient marseillais”.

par | 9 septembre 1997

EMILE TÉMINE nous a quit­tés le 18 novembre 2008, en pleine semaine de la Méditerranée à l’âge de 82 ans. Sa che­ve­lure blanche, son regard mali­cieux, son pro­pos déca­lé et déca­pant fai­saient le bon­heur de nos débats et de nos entre­tiens. Il est le fon­da­teur d’une his­toire de Marseille revi­si­tée à tra­vers les migra­tions, il a don­né les clefs d’analyses renou­ve­lées sur notre his­toire médi­ter­ra­néenne. Visionnaire, pas­sion­né, enga­gé il a influen­cé nombre de cher­cheurs et de mili­tants des deux rives.
En sep­tembre 1997, je l’avais inter­viewé pour la revue pro­tes­tante régio­nale Échanges. Ses pro­pos recueillis à la Vieille Charité n’ont pas pris une ride !


Paru dans le maga­zine men­suel régio­nal pro­tes­tant Échanges

Émile Témime, his­to­rien, dirige le Groupe d’histoire des migra­tions à l’École de hautes études en sciences sociales. Il est l’auteur de plu­sieurs livres sur la Guerre d’Espagne, sur Marseille, en par­ti­cu­lier un ouvrage de réfé­rences, Migrance, une Histoire des migra­tions à Marseille, publié chez Edisud et un livre de pho­to­gra­phies aux édi­tions Autrement : Marseille-transit, les pas­sa­gers de Belsunce.
À lire et à offrir le der­nier né des édi­tions Gallimard qu’il a pilo­té : Voyages en Provence Alpes Côtes d’Azur (Découvertes Gallimard)

À Marseille, le mot “étran­ger”, a une réso­nance par­ti­cu­lière. Comment est-il vécu ?
Marseille est une enti­té en soi. On est mar­seillais avant d’être autre chose. L’étranger est celui qui vient d’ailleurs, le Parisien, l’Alpin, le Cévenol. On est Marseillais avant d’appartenir à la Nation.

Est-ce vrai pour toute la région Provence et Côte d’Azur ?
Existe-t-il une iden­ti­té régio­nale ? Il y a mani­fes­te­ment ceux qui sont de Provence et ceux qui sont du reste du pays. Nous avons en com­mun cette notion de pas­sage, nous sommes une région de tran­si­tion, la notion d’étranger se dilue. La notion de fron­tière même, est floue puisqu’elle s’est dépla­cée du Var aux Alpes mari­times. On est fran­çais par prin­cipe, par tra­di­tion, par choix, mais les liens avec l’extérieur sont res­tés très fort. Comment peut-on à Nice consi­dé­rer un ita­lien comme un étran­ger ? La confu­sion avec les migra­tions proches rend ici la notion d’étranger floue.

Aujourd’hui cette inté­gra­tion, ce modèle mar­seillais du mélange fonc­tionne tou­jours…
Ces 40 der­nières années, la région mar­seillaise a connu de nou­veaux bras­sages avec l’arrivée des pieds noirs et des migrants du Maghreb : des com­mu­nau­tés fortes où l’appartenance à un groupe passe avant le reste. Mais Marseille n’a pas une iden­ti­té fer­mée. Les gens passent, viennent, res­tent puis s’installent, ils s’identifient à Marseille, on se fait mar­seillais, on se reven­dique mar­seillais pour exis­ter par rap­port aux autres. Cette iden­ti­té est en évo­lu­tion per­ma­nente.

Certains consi­dèrent que la Provence a pu accueillir les migra­tions latines, mais que les musul­mans posent pro­blème…
À la fin du XVIII° siècle, Marseille est une ville ultra-catholique. Toute forme de culte exté­rieur, notam­ment le culte pro­tes­tant y est for­mel­le­ment inter­dite. Il s’agit d’un inter­dit abso­lu, avec une reli­gion inac­cep­table. Mais Marseille ne vit que par son acti­vi­té inter­na­tio­nale, Marseille comme la Provence est une région ouverte : des Allemands, des Suisses, des Anglais, des Hollandais viennent s’installer. Et fina­le­ment, le culte pro­tes­tant est tolé­ré. Il y avait même un car­ré pour ces étran­gers au cime­tière des Accoules, il devien­dra le lieu de sépul­ture des pro­tes­tants de Marseille. Les juifs connaî­tront le même sort, ils n’ont, eux aus­si, pas le droit de rési­der à Marseille. Ils sont consi­dé­rés comme inas­si­mi­lables. Finalement, ils seront assi­mi­lés et plus rapi­de­ment dans le Midi de la France qu’ailleurs.

Quel constat faites-vous de l’intégration de ces immi­grants magh­ré­bins aujourd’hui ?
La majo­ri­té est là depuis 30 ou 40 ans, il s’agit d’une popu­la­tion ins­tal­lée, avec des com­por­te­ments très proches des com­por­te­ments fran­çais. La seconde géné­ra­tion ne parle plus l’arabe. Les mariages mixtes sont plus nom­breux que dans la migra­tion ita­lienne à ses débuts. Pour cette géné­ra­tion le pro­blème de l’intégration est éco­no­mique et sco­laire.
Pour les vagues sui­vantes, maro­cains, tuni­siens, ils n’ont pas eu le temps de s’intégrer, ils ont gar­dé leur natio­na­li­té, ils ont eu un regrou­pe­ment fami­lial plus rapide, eux, vivent tous les pro­blèmes de l’étranger. Ils sont dans la situa­tion des Italiens en 1920. Le pro­blème se pose avec plus d’acuité pour les popu­la­tions d’Afrique noire.

Et les clan­des­tins ?
Le dan­ger est que, à l’intérieur de l’Europe, se consti­tuent des groupes en infé­rio­ri­té de droit, en infé­rio­ri­té sociale. Il y a dan­ger au sens moral. Les clan­des­tins sont des gens que l’on peut mani­pu­ler, expul­ser, exploi­ter. Si l’on doit limi­ter les entrées et les sor­ties du ter­ri­toire, il ne peut y avoir d’individu secon­daire, nous devons le res­pect à l’étranger, même s’il reste étran­ger. Nous leur devons le droit de vivre.

Christian Apothéloz