Le journaliste : interviews

Henry Roux-Alezais, président de la CCIMP “Les chefs d’entreprises sont plus des loups que des chiens”

par | 9 septembre 1993

Paru dans le maga­zine men­suel régio­nal pro­tes­tant Échanges

Homme pres­sé, voire impa­tient, Henry Roux-Alezais, pré­sident de la plus ancienne chambre de com­merce de France, est sur tous les ter­rains. Aux fron­tières de la socié­té civile. Interview

Marseille a connu un été noir avec la crise du port et l’affaire OM-Valenciennes. Comment la ville peut-elle rebon­dir aujourd’hui ?
Nous avons un plan, un pro­gramme : “2001, Méditerranée du monde”, que nous met­tons en œuvre depuis 18 mois. Une stra­té­gie qui se fonde sur la situa­tion de Marseille. Nous sommes en marge de l’Europe déci­sion­nelle, mais au cœur d’une Méditerranée ouverte sur le monde. Regardez ce qui se passe au Moyen Orient : si vous mélan­gez la matière grise israé­lienne et pales­ti­nienne, les pétro­dol­lars et le savoir faire occi­den­tal, si on est assez malin pour com­bi­ner ça, au croi­se­ment des trois reli­gions mono­théistes, c’est un bras de levier consi­dé­rable. Nous vou­lons donc posi­tion­ner Marseille comme un centre de rayon­ne­ment, de réflexion, ren­for­cer sa posi­tion de car­re­four inter­na­tio­nal, avec le port, l’aéroport…

Certes, mais à court terme, Marseille est engluée dans la crise por­tuaire.
Nous allons en finir. J’y suis reve­nu deux fois, une pre­mière fois seul, en novembre 1992, appe­lé par les dockers. Au bout d’une cen­taine d’heures, nous sommes par­ve­nus à un accord. Nous avons été res­sai­sis le 10 sep­tembre, nous avons réso­lu le pro­blème des car-ferries et celui des occa­sion­nels. Il nous reste deux ou trois points à régler. J’ai pro­po­sé la signa­ture d’une charte de fia­bi­li­té qui n’a pas sou­le­vé l’enthousiasme. Mais il fau­dra faire com­prendre aux deux par­ties, 1 100 sala­riés d’un côté, sept entre­prises de l’autre, que leur que­relle n’est pas sup­por­table par le reste de la communauté.

Vous avez joué l’arbitre…
Plus qu’arbitre, entraî­neur, joueur, met­teur en scène. Si vous vou­lez négo­cier, il faut créer un cli­mat d’estime réci­proque. Il faut beau­coup de déter­mi­na­tion et de patience. C’est une muta­tion cultu­relle consi­dé­rable, tant pour les employeurs que pour les employés et leur syndicat.

Pourquoi pri­vi­lé­gier les acti­vi­tés tra­di­tion­nelles, por­tuaires, plu­tôt que de nou­velles acti­vi­tés à hautes tech­no­lo­gies ?
Dans une entre­prise en dif­fi­cul­té, il faut valo­ri­ser les points forts, il faut avoir des coups gagnants. On ne peut tout baser sur les hautes tech­no­lo­gies quand on a 15 ou 20 % de chô­meurs. Il faut bien sûr pros­pec­ter des inves­tis­seurs, inven­ter des nou­veaux métiers à par­tir de nos com­pé­tences scien­ti­fiques comme les bio­tech­no­lo­gies, mais c’est long et c’est cher… le port, c’est immé­diat. Si vous réta­blis­sez la fia­bi­li­té, si vous amé­lio­rez la qua­li­té, la sécu­ri­té, l’image, la com­mer­cia­li­sa­tion, nous avons un plan pour le faire, le port peut connaître une crois­sance à deux chiffres.

Pourquoi Marseille a‑t-elle tou­jours du mal à se faire entendre du pou­voir cen­tral, à obte­nir un sou­tien de l’État à ses pro­jets ?
Vieille his­toire, à Marseille, depuis trois siècles, on est répu­bli­cain sous la royau­té, monar­chiste sous Napoléon… c’est l’esprit de la ville. Et puis Gaston Defferre s’était brouillé avec la Datar. Nous avons zéro ministre, il y en a quatre en Rhône Alpes. À nous d’occuper le ter­rain autrement.

La rumeur vous donne can­di­dat à la mai­rie, qu’en est-il ?
Les chefs d’entreprises sont plus des loups que des chiens, ils pré­fèrent la course libre plu­tôt que la pelouse. J’ai refu­sé trois fois d’être conseiller muni­ci­pal. Je ter­mine mon man­dat dans un an, je suis renou­ve­lable une fois, je suis pas­sion­né par ce que je fais. Je n’ai pas le temps de faire autre chose.

Propos recueillis par Nicolas Beaud et Christian Apothéloz