Le journaliste : interviews

Jacques Donabédian, pdt du Comité du 24 avril 1915 : la mémoire contre la raison d’État

par | 5 mai 2000

Paru dans le maga­zine men­suel régio­nal pro­tes­tant Échanges

Il a la lourde res­pon­sa­bi­li­té de repré­sen­ter les 80 000 Arméniens de la région mar­seillaise. Et de conduire le com­bat pour que cette com­mu­nau­té voie enfin recon­nue ce qui est la cause de son exil et de ses souf­frances : le pre­mier géno­cide du XX siècle, un crime contre l’humanité com­mis par le gou­ver­ne­ment jeune turc, une puri­fi­ca­tion eth­nique qui fit un mil­lion et demi de morts.

Le Sénat s’est refu­sé à voter la pro­po­si­tion de loi recon­nais­sant publi­que­ment le géno­cide des Arméniens. Pourquoi ce refus, alors que l’Assemblée natio­nale l’a votée ?
Pour ces 172 séna­teurs, la paix se fait en accep­tant l’insulte et la vio­lence, en accep­tant la rai­son du plus fort. La France ne veut pas se fâcher avec la Turquie qui a tou­jours été alliée de la France et de l’Europe. Après tout le géno­cide ne concerne direc­te­ment que 400 000 per­sonnes en France et six mil­lions dans le monde. Notre pays se ridi­cu­lise dans un mar­chan­dage sor­dide. Le silence contre un mar­ché d’hélicoptère qui n’a jamais été honoré !

85 années après, pour­quoi ravi­ver encore et tou­jours ce drame ?
Tant qu’un crime n’est pas puni, il reste l’exemple pour d’autres crimes. Le pre­mier géno­cide du XXe siècle a ser­vi d’exemple aux autres. Hitler s’y réfé­rait pour anéan­tir la Pologne. Il y a en Turquie des monu­ments à la gloire des assas­sins. On ne peut pas bâtir l’éthique du pro­chain siècle sans dénon­cer tous les crimes com­mis au XXe, tous, y com­pris le géno­cide des Arméniens. Nous devons lut­ter contre l’indignation sélec­tive. C’est Jaurès qui disait, « L’humanité tout entière ne peut vivre avec dans sa cave le cadavre d’un peuple assassiné ».

Pour vous, qui n’avez pas connu l’Arménie dans votre enfance qu’est-ce que cela évoque ?
Je n’avais pas dix ans quand mon père m’a racon­té sa mai­son, son che­val, ses champs de coton. Puis j’ai su ce qu’avait subi mon grand père, mon aïeul, son voi­sin ce qu’avait subi l’Arménie : les hommes fusillés, les femmes et les enfants dépor­tés et mas­sa­crés au bord des che­mins, noyés dans l’Euphrate, la des­truc­tion des vil­lages, le pillage, l’exode des sur­vi­vants. C’est pour le res­pect de notre mémoire, pour que jus­tice soit faite que nous nous mobi­li­sons. Le crime a été tel, qu’il est en nous, de géné­ra­tion en géné­ra­tion. Les Arméniens appellent le géno­cide « la grande catas­trophe », elle est écrite dans notre his­toire à l’encre indélébile.

Et vous refu­sez l’entrée de la Turquie dans la com­mu­nau­té euro­péenne…
La Turquie nous a chas­sés entre autres parce que nous étions et sommes euro­péens. La recon­nais­sance du géno­cide est une condi­tion pre­mière pour par­ler du reste : les droits de l’homme, Chypre, etc.

Vous êtes croyant. Est-ce que le temps du par­don n’est pas venu ?
Pour accor­der le par­don, il faut qu’il soit deman­dé. On ne peut par­don­ner à qui ne recon­naît pas son crime, sinon, on ren­force l’exemplarité du cri­mi­nel.
Si je suis croyant, je me sou­viens de la para­bole des talents. Qu’avons-nous fait du tré­sor que Dieu nous a confié ? Dieu nous a don­né un pays por­teur de trois sym­boles d’espoir.
La nais­sance de l’humanité, aux sources du Tigre et de l’Euphrate, la Bible y situe le jar­din d’Eden.
La renais­sance de l’hu­ma­ni­té avec le mont Ararat, où s’est échouée l’Arche de Noé.
Enfin l’Arménie a été le pre­mier pays à accep­ter le chris­tia­nisme comme reli­gion d‘État.
J’espère que ce pays rede­vien­dra sym­bole de paix et d’amour.