Le journaliste : portraits

Bernard Ravet : J’ai un impérieux devoir de parole

par | 17 janvier 2018

Article paru dans Réforme, heb­do­ma­daire protestant.

Bernard Ravet : J’ai un impérieux devoir de parole

Principal de col­lège à Marseille, hus­sard de la République, Bernard Ravet écrit à l’orée de sa retraite un livre, « Principal de col­lège ou imam de la République », avec le jour­na­liste Emmanuel Davidenkoff. Son édi­teur fait un tirage opti­miste à 4 000 exem­plaires. Il s’en est ven­du à ce jour près de 15 000. Narrateur plus que théo­ri­cien, il est de tous les débats sur la laï­ci­té à l’école et sur l’islamisme ram­pant chez les jeunes. Homme libre, il a levé l’omerta sur ce qui menace l’école dans les ter­ri­toires aban­don­nés de la République.

Sa ron­deur natu­relle, son par­ler volu­bile, sa faconde et son regard mali­cieux pour­raient induire en erreur, Barnard Ravet porte la mous­tache de Clémenceau, son auto­ri­té et ses convic­tions sont à son image. Fils d’une agri­cul­trice et d’un plom­bier de Lyon, il a ses racines dans la Drome pro­tes­tante, du petit vil­lage de Ravel et Ferriers près de Chatillon en Diois. Sa mère rêvait pour lui de l’École nor­male et dès 6 ans, il fai­sait déjà la classe à ses nou­nours sage­ment ali­gnés dans sa chambre. L’enseignement c’est pour lui un ascen­seur social et une voca­tion, une façon d’être. Célestin Freinet et Johan Heinrich Pestalozzi, le péda­gogue suisse, sont ses réfé­rences pour for­mer les enfants de Croix Rousse à Lyon. Passionné de pho­to, d’histoire, enga­gé dans le quar­tier aux côtés notam­ment de la Cimade, du Secours catho­lique, du Secours popu­laire, il est un « ensei­gnant mili­tant ». Au début des années quatre-vingt, il engage un par­cours de 20 années dans l’univers des centres régio­naux de docu­men­ta­tion péda­go­gique et pro­duit des outils d’autoformation, des sup­ports pour sou­te­nir ses confrères qui sont « au front ».
À 50 ans, il passe le concours de direc­teur de col­lège et atter­rit dans les quar­tiers nord de Marseille. 3 ans au col­lège Manet. Le choc. La péda­go­gie n’est plus la voca­tion pre­mière de l’établissement sco­laire. « Nous vivons la pre­mière trans­for­ma­tion de notre métier lâche-t-il : je deviens direc­teur d’une ONG, la ges­tion de l’urgence sociale a pris le pas sur tout le reste ». Le col­lège est deve­nu un lieu clos où il faut gérer la sur­vie, la vio­lence est quo­ti­dienne : « Tout rap­port à autrui est un rap­port de force, l’agression ver­bale est per­ma­nente ».
En 2004, Bernard Ravet est nom­mé à Versailles, ne rêvez pas au châ­teau, c’est l’étrange nom de bap­tême d’un col­lège du centre-ville de Marseille, « au pied de l’autoroute, décrit-il, dans une impasse de dea­lers à côté d’une déchet­te­rie, au milieu d’un no man’s land, pro­té­gé par de hautes grilles. ». Nous sommes dans le 3e arron­dis­se­ment le plus pauvre et le plus aban­don­né de la Cité pho­céenne. Après avoir été le quar­tier ita­lien, celui des ouvriers de la répa­ra­tion navale, il est deve­nu le refuge de migrants venus des Comores, d’Algérie ou de Tchétchénie. « Dans ce quar­tier, sou­ligne Bernard Ravet, le col­lège est la seule ins­ti­tu­tion publique qui tienne encore debout. » La ten­sion est per­ma­nente avec les caïds, avec les dea­lers. Tous les matins Bernard Ravet marque son ter­ri­toire, avec le conseiller prin­ci­pal d’éducation, il « fait la grille », il accueille per­son­nel­le­ment sur le trot­toir, devant le por­tail, les élèves. Il brave l’hostilité ambiante. Il ne lâche rien, invente des solu­tions pour chaque détail, de la pro­pre­té des toi­lettes aux vols de télé­phones. Il largue ses propres convic­tions liber­taires et devient un par­ti­san et un arti­san de la « tolé­rance zéro ». Pour ne pas s’habituer, pour ne pas bais­ser la garde.
Le prin­ci­pal de col­lège consacre beau­coup plus d’énergie et de temps à sa mis­sion d’ordre public, qu’à la trans­mis­sion des savoirs et aux appren­tis­sages ! « La péri­phé­rie de la mis­sion dévore le centre » déplore-t-il. Rien ne l’avait for­mé à ces situa­tions et son admi­nis­tra­tion peine à suivre res­tant pru­dem­ment éloi­gnée de ses inter­pel­la­tions.
Mais en 2004, Bernard Ravet se découvre un autre adver­saire : « Dieu » dit-il pro­vo­cant !
Que s’est-il pas­sé ? Un soir quelques jours après la ren­trée, trois ensei­gnantes, en jupe, se font agres­ser sur le che­min du métro. Jets de can­nettes, menaces, injures : « putes, salopes ». Des élèves seront aus­si prises à par­tie par ces « bar­bus ». Le prin­ci­pal de col­lège va décou­vrir un autre monde. D’abord ceux qui vont être ses plus proches sou­tiens : la police ! La BAC veille à l’entrée du col­lège, la police infiltre un faux ensei­gnant pour obte­nir un fla­grant délit, le prin­ci­pal fré­quente les sombres cou­loirs des ren­sei­gne­ments géné­raux. Et il va faire arrê­ter un ancien élève du col­lège qui sera mis en garde à vue.
La suite va démon­trer que cette agres­sion n’est que le symp­tôme d’une prise en main du quar­tier par des cou­rants inté­gristes. En 2005, un prof d’histoire géo est confron­té à des élèves qui défendent des concep­tions de la jus­tice sur­pre­nante, jus­ti­fiant de cou­per la main d’un voleur par exemple. En fait les élèves ont reçu à la mos­quée, un petit livre impri­mé en Arabie saou­dite et inter­dit en France qui fait l’apologie d’un islam radi­cal du cou­rant Tabligh. Avec l’aide des ren­sei­gne­ments géné­raux, il va décou­vrir que “l’excellent” sur­veillant qui offi­cie dans ses classes est en fait un agent recru­teur de la mos­quée Tabligh. « Nous sommes seuls écrit-il. Seuls à encais­ser l’irruption du reli­gieux dans la sphère publique. Comment aler­ter sans ali­men­ter le dis­cours anti­mu­sul­man ? »
Le livre est un témoi­gnage au quo­ti­dien de cette radi­ca­li­sa­tion sur fonds de pau­vre­té et de démis­sion des pou­voirs publics. Tenu au devoir de réserve, Bernard Ravet a déci­dé au len­de­main de sa retraite de dire ce que vivent ses col­lègues. Reçu par Jean Michel Blanquer, par le maire de Marseille il a pu dire les menaces sur les ensei­gnants quand ils traitent de la Shoah, du big-bang, du Moyen orient, de la place des femmes…
Bernard Ravet ne cède pas au défai­tisme. « Jamais je ne lais­se­rai dire que nous sommes impuis­sants. Comment tolé­rer que des enfants soient abreu­vés de valeurs contraires à la consti­tu­tion ? C’est notre jeu­nesse qui est en danger. »

Christian Apothéloz

« Principal de col­lège ou imam de la République », de Bernard Ravet, Éditions Kero

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