Le journaliste : portraits

François Fouchier : Nous ne devons pas devenir une humanité hors sol

par | 17 octobre 2018

Article paru dans Réforme, heb­do­ma­daire protestant.

François Fouchier
François Fouchier

« Je ne vous dis pas bien­ve­nue, car vous êtes chez vous ! ». Lorsque François Fouchier, Délégué régio­nal Provence Alpes Côte d’Azur au Conservatoire du lit­to­ral reçoit sur les terres du Conservatoire, il invite à décou­vrir un « bien com­mun ». Et pour répondre à nos ques­tions, il a choi­si un pay­sage pano­ra­mique, avec effet “waouh” garan­ti, qui embrasse de la Pointe rouge à la Côte bleue. Nous sommes sur les 3 500 hec­tares de gar­rigue défi­ni­ti­ve­ment pro­té­gés du Rove, dans le mas­sif de la Nerthe, entre l’Estaque et l’étang de Berre. Le maire com­mu­niste de ce vil­lage célèbre pour sa brousse1 a vou­lu que 84 % du ter­ri­toire de la com­mune soit dévo­lu au Conservatoire. Du haut d’une ancienne bat­te­rie mili­taire, notre regard plonge vers les calanques et le che­min de fer de la Côte bleue. En face : les îles du Frioul, doré­na­vant en cœur du Parc natio­nal des Calanques, où le Conservatoire est deve­nu pro­prié­taire des ter­rains de l’armée met­tant ce quar­tier îlien de Marseille à l’abri des pro­jets de mari­nas ou d’hôtels de luxe. La métro­pole pho­céenne s’étale et gri­gnote les col­lines qui l’entourent. Sauf ici, au Rove, où l’urbanisation est blo­quée. La gar­rigue a résis­té grâce à cette ins­ti­tu­tion que dirige, dans le Sud, François Fouchier. « Il y a dit-il, une pres­sion forte sur les espaces lit­to­raux, une demande supé­rieure à l’offre sur nos côtes. L’Europe entière veut venir s’installer ici ! »
Outil conçu en 1975 pour frei­ner cette sur­con­som­ma­tion lit­to­rale, le Conservatoire reste une PME : il a 12 sala­riés en PACA et 200 agents lui sont liés par conven­tion. Le Conservatoire est pro­prié­taire, mais jamais ges­tion­naire. C’est un éta­blis­se­ment public qui col­la­bore avec les col­lec­ti­vi­tés ter­ri­to­riales avec une méthode : « On ménage la nature, plus qu’on ne l’aménage ». L’ambition n’est pas d’acquérir tous azi­muts des sur­faces nou­velles, mais de pro­té­ger un cer­tain nombre de sites sélec­tion­nés. « Aujourd’hui, cal­cule François Fouchier, nous en avons 80. En PACA, nous avons acquis 42 000 hec­tares en 40 ans, soit 2 000 kilo­mètres de linéaire côtier, ce qui repré­sente 15 % du lit­to­ral, mais seule­ment 0,4 % dans les Alpes mari­times. Nous avons pour objec­tif d’ici 2050 de contrô­ler 75000 ha en PACA ».
François Fouchier assume ce rôle dis­cret, déter­mi­né, tech­nique et humain de défen­seur du bien com­mun. Dès le pri­maire, il avait la volon­té de tra­vailler dans l’écologie. Avec des racines alsa­ciennes, suisses et sur­tout de la Drome pro­tes­tante, le jeune François a vécu une enfance heu­reuse dans sa famille et dans sa paroisse, dans les camps de jeunes, dans l’aumônerie étu­diante. Jeune ingé­nieur, il refuse l’option télé­coms qui lui ten­dait les bras pour rejoindre le corps des Ingénieurs des Ponts et Chaussées , mais avec une spé­cia­li­sa­tion envi­ron­ne­ment « nous étions deux sur une pro­mo­tion de 110 », précise-t-il. Son diplôme en poche, il choi­sit un che­min de tra­verse et part pour la Nouvelle Calédonie. Dans le cadre du ser­vice natio­nal, avec l’église libre, il pilote le pro­jet d’un lycée d’enseignement géné­ral en brousse, avant d’amorcer une car­rière dans le ser­vice public. Le Rhin et les crues en Alsace, l’eau potable en Polynésie, puis l’installation en pays d’Aix en Provence avec un pas­sage au CETE, Le Centre tech­nique de l’équipement, véri­table pépi­nière de réflexion et d’actions sur l’a­mé­na­ge­ment. Et c’est en 2009, qu’il rejoint le Conservatoire du lit­to­ral avec un vrai bagage interculturel.

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Le job au conser­va­toire n’est pas contem­pla­tif, c’est un com­bat. La pres­sion fon­cière se tra­duit par des actions quo­ti­diennes : des pro­cès, des dis­cus­sions, des contes­ta­tions. Si François Fouchier a un regard infi­ni­ment bien­veillant, une empa­thie spon­ta­née, un lien cha­leu­reux, il sait aus­si ruser, jouer pour gagner, cir­con­ve­nir un adver­saire, conju­guer le juri­dique, le mili­tan­tisme asso­cia­tif, les com­pli­ci­tés humaines, le verbe, le rap­port de force pour faire avan­cer les pro­jets. Ne vous fiez pas à sa ron­deur, il sait être ferme, et il reprend volon­tiers la convic­tion d’un de ses pré­dé­ces­seurs, Christian Desplats : « Nous ne lâche­rons rien ».
Mais il nuance : « Je suis pour une éco­lo­gie inté­grale, pas inté­griste ». De fait le Conservatoire dis­cute des usages éco­no­miques, sociaux, cultu­rels, du ter­ri­toire. « Nous pou­vons déve­lop­per une attrac­ti­vi­té apai­sée. Nous avons besoin de cou­pures d’urbanisation, de lieux de décou­verte, d’émotion, d’agrément. Nous vou­lons des sites pro­té­gés dura­ble­ment. Les usages péri­ur­bains, le quad, la moto, les mani­fes­ta­tions spor­tives, les rave par­tys, les « ruées des fadas » n’ont pas leur légi­ti­mi­té ici. Nous vou­lons pré­ser­ver l’esprit des lieux ».
Le rap­port du GIEC a son­né l’alarme. Le réchauf­fe­ment cli­ma­tique s’accélère : on a « gagné » un degré en 150 ans, on va en « gagner » un en 50 ans : on triple la vitesse. La stra­té­gie des petits pas n’est plus suf­fi­sante. L’anthropisation des zones humides est mor­ti­fère. Pédagogue, François explique basi­que­ment : « l’eau a un défaut : elle tombe, elle est incom­pres­sible et elle va d’a­mont en aval. Si on la contraint dans un che­nal étroit, elle va mon­ter plus haut et fina­le­ment tout empor­ter. » Tous ces phé­no­mènes nous amènent à repen­ser le ter­ri­toire autre­ment et nous devrions concen­trer l’argent public à ce qui va se pas­ser en un siècle. Nous pour­rons limi­ter, pla­fon­ner, jugu­ler, domp­ter le chan­ge­ment cli­ma­tique, mais on ne l’en­raye pas. « On a aujourd’hui une vision de toute puis­sance. On crée des digues, des « pro­tec­tions », des rem­blais infi­nis de sable et de roche : on crée une ligne Maginot, ça coûte une for­tune. On fait croire que l’on est sau­vé jusqu’à la catas­trophe sui­vante. »
François Fouchier ne demande pas une renon­cia­tion héroïque, pas d’ascèse mais le par­tage heu­reux. « Il y a, dit-il une vraie conti­nui­té entre mon enga­ge­ment pro­fes­sion­nel et ma spi­ri­tua­li­té. Nous chré­tiens sommes par­fois gênés par une lec­ture lit­té­rale de la Bible qui incite à « domi­ner la terre et croître ». On a long­temps consi­dé­ré que les injus­tices raciales ou sociales étaient prio­ri­taires, alors que c’est un tout. La terre nous a été don­née en par­tage, ce n’est pas un agré­ment, c’est un ancrage. Nous ne devons pas deve­nir une huma­ni­té hors sol. »

Christian Apothéloz

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