Le journaliste : portraits

Irène Laure, première femme députée des Bouches-du-Rhône, socialiste pacifiste protestante

par | 3 mars 2019

Article paru dans Réforme, heb­do­ma­daire protestant.

Le 21 octobre 1945, au soir de l’élection de l’Assemblée natio­nale consti­tuante, au siège de la SFIO des Bouches du Rhône per­sonne ne s’attend à voir sor­tir une femme dépu­tée. Gaston Defferre et Francis Leenhardt sont en tête. Mais le scru­tin à la pro­por­tion­nelle au plus fort reste fait sor­tir Irène Laure des urnes. C’est la seule fois dans l’histoire où les Bouches du Rhône votent pour trois dépu­tés pro­tes­tants. Cela ne dure­ra pas : le 10 novembre 1946 aux légis­la­tives Irène n’est pas réélue.
Mais quelle femme ! Cette infir­mière de métier est issue d’une famille cos­sue ita­lienne du Piémont, les Guelpa-Cichetto. Son père est entre­pre­neur dans le bâti­ment ins­tal­lé à Lausanne, puis à Antibes. Et la petite Irène a très tôt le sens de la jus­tice et de l’injustice. Elle ne sup­porte pas de voir les ouvriers trans­pi­rer pour des salaires de misère et pei­ner à nour­rir leur famille. Elle détourne les vivres du garde-manger fami­lial, s’emporte contre son père et à 16 ans elle prend sa carte aux jeu­nesses socia­listes.
Elle ren­contre Victor Laure, un homme de la mer qui comme elle est en rup­ture de ban avec sa famille. Elle l’épouse en 1920, « avec, pour voyage de noces, le congrès de Tours ». Irène aborde la Guerre avec cinq enfants. Elle est infir­mière et vit dans un HLM d’Aubagne. La résis­tance est une évi­dence (au Mouvement de libé­ra­tion natio­nale). Elle ira soi­gner clan­des­ti­ne­ment les malades et bles­sés des maquis. Et lorsque ses propres enfants souffrent des décal­ci­fi­ca­tions faute de vivres, en mai 1944, elle orga­nise une « marche de la faim » avec 4 000 femmes qui vont en pré­fec­ture de Marseille exi­ger du pain pour leurs enfants.
À la Libération, elle devient secré­taire géné­rale des femmes socia­listes de France et siège au comi­té direc­teur du Parti socia­liste (1946–1947).
En 1947, répon­dant à la sol­li­ci­ta­tion d’Initiatives et Changement (alors « Réarmement Moral »), elle se rend à Caux en Suisse. La ren­contre avec des Allemands est une épreuve, mais elle accepte et elle va jusqu’à deman­der par­don aux enne­mis d’hier pré­sents à Caux, pour la haine qu’elle a res­sen­tie à leur égard. « J’ai sou­hai­té la des­truc­tion de l’Allemagne et sa dis­pa­ri­tion de la carte du monde. De ma haine, je vous demande par­don ». Ce sera une véri­table conver­sion à la paix et elle va par­cou­rir le monde pour por­ter ce mes­sage aux USA, en Inde, en Europe, en Afrique. Elle res­te­ra socia­liste, mais aban­don­ne­ra la lutte des classes : « Ce qu’on appelle guerre des classes est une lutte pour le pou­voir et non pour le bien-être des pauvres et des oppri­mées », plaide Irène Laure y com­pris devant Guy Mollet ou Léon Blum.
Irène Laure va consa­crer sa vie jusqu’à ses der­niers jours à plai­der le dia­logue et la renon­cia­tion : « La plus puis­sante des armes c’est le temps de silence. Nous avons la pos­si­bi­li­té de par­ti­ci­per à un monde nou­veau, si nous savons écou­ter notre cœur dans le silence ».

Christian Apothéloz