Le journaliste : portraits

Jean Kéhayan : sauvés par les missionnaires américains…

par | 2 février 2001

Article paru dans Echange, men­suel régio­nal protestant.

Jean Kéhayan, l’écrivain, le jour­na­liste vient de publier, « L’apatrie* », un récit bou­le­ver­sant de la sur­vie – grâce aux évan­gé­listes amé­ri­cains – et de la ren­contre de Guldéné et Sétrak, ses parents.

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On ne com­prend qu’en lisant ce livre, « L’apatrie », pour­quoi Jean Kéhayan sou­haite tant que l’on érige à l’entrée du port de Marseille un monu­ment aux migrants de tous bords qui ont trou­vé dans le Lacydon leur Amérique. Il porte dans sa chair l’exil, la fuite éper­due de ses parents échap­pant aux sabres du géno­cide turc de 1915. Vieille his­toire, dira-t-on. Une his­toire que l’on croit connaître et que l’on découvre à ras du sol, au rythme des vies per­dues hale­tantes, retrou­vées, mira­cu­lées. Le regard de deux enfants qui ne voient de ces conflits pla­né­taires qu’une incom­pré­hen­sible soif de mort et de sang d’un peuple qui leur res­semble. Un laby­rinthe d’airain qui se referme sur eux pour finir avec un pas­se­port d’apatride por­tant la men­tion : « But du voyage, ils ne peuvent pas retour­ner ». Ce récit, prude et cru, a les saveurs de l’Orient, les pal­pi­ta­tions et les dou­leurs des départs, des arra­che­ments et des ren­contres heu­reuses.
Setrak, échappe de peu à la bar­ba­rie, il court, marche, marche encore, nage et se retrouve « dans un lit métal­lique blanc ». Au mur, une gra­vure avec David en tunique dans la lumière de Dieu. Il est dans un orphe­li­nat. Et « les mis­sion­naires amé­ri­cains, écrit Jean Kéhayan, lui ordonnent une foi en un Dieu tout-puissant qui tire les bons et les justes des situa­tions les plus déses­pé­rées ».
Guldéné, elle, était un nour­ris­son en 1915. Dans cette fuite éper­due, elle meurt, croit-on. On l’enterre. Ce sont encore des mis­sion­naires amé­ri­cains qui l’arrachent à la mort, des mis­sion­naires « sur­gis d’on ne sait où, des œuvres cha­ri­tables anglaises et alle­mandes, qui tentent de sau­ver des bles­sés aban­don­nés au bord des pistes ».
Hébergée dans un orphe­li­nat d’Alep tenu par des qua­kers, elle sera, comme Setrak, emme­née en France. Ils baignent dans les can­tiques, dans cette Parole, dit Jean Kéhayan qui fera de Setrak « un pro­tes­tant inté­griste ». Il fut « un homme juste et intègre, dans son temps : Setrak mar­cha toute sa vie avec Dieu. Il épou­se­ra Guldéné la res­sus­ci­tée qu’il n’aurait jamais dû ren­con­trer en des temps rai­son­nables. Mais les temps étaient dérai­son­nables et le Seigneur don­ne­ra trois enfants à Setrak et Guldéné. Ils engen­drèrent deux filles et un gar­çon ». De cette culture biblique, Jean Kéhayan retient la sou­mis­sion latente aux puis­sants, une graine de fier­té, la foi dans le tra­vail, et une semence de révolte avec ce ver­set des Proverbes qui incite à imi­ter « la four­mi qui n’a ni chef, ni ins­pec­teur, ni maître ». Jean nous livre ain­si la genèse de cette com­mu­nau­té pro­tes­tante armé­nienne, enra­ci­née dans la tra­di­tion de la pre­mière nation chré­tienne, conver­tie parce que sau­vée du géno­cide, évan­gé­liste par acci­dent his­to­rique, témoin plus que d’autres, du pire et du meilleur du siècle dernier.

Une ville patrie

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Ce livre dit mieux que tout autre l’identité de Marseille. Une des­ti­na­tion de hasard qui devient un havre, une attache, un repère, une voca­tion. Une ville qui est d’abord celle d’un pas­sage vers ailleurs, puis d’une ins­tal­la­tion. Comme si le fait d’y avoir posé le pied au final d’un che­mi­ne­ment d’exil en fai­sait le lieu de mémoire et de retrou­vailles iné­luc­table pour les peuples en par­tance. Les Arméniens comme d’autres, ont fait ce che­min, avec le poids du deuil. Marseille n’est pas un eldo­ra­do pour ces migrances. Elle est pour Jean Kéhayan, « une drôle de ville-port contrainte depuis des siècles d’accueillir des étran­gers et de leur don­ner la place qu’ils étaient capables de s’octroyer eux-mêmes. » « Il n’y avait aucune soli­da­ri­té entre les com­mu­nau­tés, se souvient-il. Le der­nier arri­vé fer­mait la porte. »
Et pour­tant cette porte n’est jamais tota­le­ment ver­rouillée. Celui qui la pousse, la passe. Et reste. Comme si Marseille était la cité idéale de ceux qui s’arrêtent là en ayant l’illusion du tran­sit, l’espoir d’un retour, la mémoire d’une terre patrie, d’une terre douleur.

Christian Apothéloz

* Éditions Parenthèses, 124 pages, 80 francs. Les droits d’auteur de ce livre seront ver­sés à l’Association pro­tes­tante de soli­da­ri­té franco-arménienne.