Le journaliste : portraits

L’homme de l’année : coup de cœur Maurice Genoyer

par | 5 mai 1998

Il est par­ti de rien, ni héri­tage, ni brillant diplôme, pour deve­nir un des grands patrons de la région, à la tête d’un groupe qui réa­lise deux mil­liards de francs de chiffres d’affaires. Animé d’une for­mi­dable envie de réus­sir et de faire recon­naître sa réus­site, il fut atti­ré par la poli­tique, du Psu à Bernard Tapie, de Gaston Defferre à Raymond Barre. Portrait d’un homme d’énergie.

Le sou­rire est celui d’un séduc­teur, le geste qui remet en place une invi­sible mèche rebelle révèle un sou­ci de paraître et un refus de vieillir, la parole est pro­lixe pour trai­ter la poli­tique ou expo­ser la nou­velle stra­té­gie du groupe, elle se fait plus lente, plus rare, plus hési­tante lorsqu‘il s’agit de par­ler de lui, de cet homme de 65 ans, modèle de self-made-man, connu de tous, mais qui garde ses secrets, son secret pour lui seul. Le regard est conqué­rant, per­çant, rieur lorsqu’il évoque ses conquêtes et ses com­bats, il se fait com­plice ou pudique lorsqu’il avoue ses fai­blesses, ses erre­ments, ses failles.
La faille, celle qui explique tout ou presque chez lui est à la Belle de Mai. Il y naît entre les deux guerres. Ce quar­tier, popu­laire et cha­leu­reux de Marseille est celui des tra­di­tions ouvrières, de la soli­da­ri­té et des bagarres. Son père était chef de ser­vice dans la répa­ra­tion navale. L’appartement fami­lial, situé dans une impasse, ne dépas­sait pas les 50 m² et le petit Maurice y occu­pait une chambre obs­cure qu’il dut par­ta­ger avec son jeune frère, Gérard. Il ne sup­por­tait pas, déjà, l’enfermement. Son domaine, c’est la rue, il y fait ses pre­mières affaires, de petits trocs inno­cents, teste son cha­risme et essuie ses pre­miers revers. « La débrouillar­dise ser­vait de pas­se­port », avoue-t-il. Il ira au col­lège des Remparts, pour y pré­pa­rer un bac tech­nique dans la sec­tion fer­ron­ne­rie & ajus­tage. Nous sommes en 1950, son diplôme en poche, le jeune Maurice doit choi­sir. Pas ques­tion res­ter à terre, de retrou­ver la chambre close, il a des envies de grand large, d’inconnu, d’aventure. Il intègre donc l’école d’hydrographie, l’école de la marine mar­chande qui forme les per­son­nels des grandes com­pa­gnies pho­céennes. Ses stages le conduisent à Alexandrie, Djibouti, Bombay, Ceylan, Saïgon, Manille ou Tokyo. Le jeune marin découvre le monde et les mondes. Le monde et ses misères. Et à bord les deux mondes. Celui des belles pas­sa­gères, du luxe et du raf­fi­ne­ment. Un monde où déjà, il joue de sa séduc­tion et de son uni­forme pour fran­chir les bar­rières. Il pro­fite des temps libres à terre pour arron­dir ses soldes en ven­dant des aspi­ra­teurs et des machines à laver Hoover au porte à porte. 

Il fonde même son pre­mier jour­nal qu’il équi­libre par la publi­ci­té. Il obtient son bâton de maré­chal en 1957 : il est offi­cier méca­ni­cien de 1° classe de la marine mar­chande. Un che­min s’ouvrait devant lui : de ports en ports, gra­vir les éche­lons de cet uni­vers très nor­mé de la marine et pas­ser len­te­ment mais sûre­ment du grade infé­rieur au grade supé­rieur. Pas ques­tion d’attendre, il laisse l’uniforme et les navires, aban­donne la solde confor­table des offi­ciers et reprend les acti­vi­tés com­mer­ciales qu’il avait amor­cées pen­dant ses études. Mais il ne touche plus aux aspi­ra­teurs Hoover. De son périple autour du monde il a reti­ré une leçon, simple : « Le monde indus­tria­li­sé où nous vivons est un monde de tuyaux. » Difficile, si l’on n’a pas le sou d’acheter et de vendre des tuyaux. Il opte donc pour un pro­duit plus rare et plus malin : les brides et rac­cords de tubes pour l’industrie. D’abord mul­ti­cartes, il fonde sa pre­mière socié­té en 1963, la Société pho­céenne de métal­lur­gie. Il doit sol­li­ci­ter ses amis pour réunir un indis­pen­sable capi­tal de 15 000 francs, la cave de ses parents sert de lieu de sto­ckages, sa mère assume le secré­ta­riat. Mais déjà la poli­tique le tenaille. Il prend sa carte au PSA, le Parti socia­liste auto­nome, scis­sion de la Sfio, de ceux qui der­rière Savary refusent la guerre d’Algérie et l’allégeance à de Gaulle. Admirateur de Mendès-France, il siège au comi­té fédé­ral du Psu. « Ce jeune cadre com­mer­cial ambi­tieux déton­nait par­mi ses cama­rades de la gauche bouillon­nante des années soixante », se sou­vient un ancien du Psu. Il fera néan­moins cam­pagne sous l’étiquette Psu avant de le quit­ter lorsqu’il vire à l’extrême gauche.
Et pen­dant ce temps la Phocéenne gran­dit. Maurice Genoyer entre­prend comme il res­pire, natu­rel­le­ment et il réus­sit natu­rel­le­ment. « Il est doué d’une pug­na­ci­té, d’une intel­li­gence tac­tique et d’un ins­tinct qua­si ani­mal » témoigne un de ses anciens col­la­bo­ra­teurs, Eugène-André Rey. « C’est un intui­tif bien contrô­lé ». L’entreprise doit quit­ter Marseille pour trou­ver de nou­veaux entre­pôts, à Vitrolles. La crois­sance est expo­nen­tielle. Le petit mil­lion de chiffre d’affaire de la pre­mière année est vite dépas­sé. En 78, la Phocéenne atteint les 800 MF. Lorsqu’il navi­guait sur les tan­kers, Maurice Genoyer a flai­ré le bon filon : il arrime sa crois­sance à celle des indus­tries pétro­lières, au trans­fert du gaz et du pétrole. Il joue la carte du déve­lop­pe­ment et ose. Acheteur féroce, il accroît ses stocks et amé­liore le ser­vice à la clien­tèle. Et comme le mar­ché pétro­lier est plus atten­tif au ser­vice qu’au prix, la Phocéenne se ménage de confor­tables marges.
Mais cette réus­site éco­no­mique ne suf­fit pas à Maurice Genoyer. L’enfant des rues de la belle de Mai a soif de recon­nais­sance sociale. La chambre de com­merce, le monde patro­nal l’ignorent super­be­ment. Alors, il pour­suit dans la poli­tique. Gaston Defferre l’a vite repé­ré et lui demande de se pré­sen­ter sur ses listes à la belle de Mai en 1971, avec comme colis­tier, un cer­tain Robert Vigouroux. Il sera le pre­mier à battre dans son fief le par­ti com­mu­niste. Il admire JJSS, se pro­nonce pour Giscard en 1974, se fâche donc avec Gaston qui le ban­nit des colonnes du Provençal et fait échouer un plan de reprise de la socié­té Titan-Coder qu’il convoi­tait. Il joue les sau­ve­teurs de l’Olympique de Marseille et porte à sa tête Fernand Méric, puis reprend avec pru­dence la socié­té Griffet, une entre­prise occu­pée par ses sala­riés, « le plus vieux conflit de France ». Mais rien dans l’exercice même de son man­dat de conseiller muni­ci­pal ne le passionne.

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Maurice Génoyer en campagne


À la fin des années soixante-dix, Maurice Genoyer est déjà un sym­bole de suc­cès, un Tapie qui s’appuierait sur de vrais suc­cès indus­triels. Il s’investit dans la presse et finance à fonds per­dus un maga­zine éco­no­mique, Objectifs Sud. Tout se brise un matin de juin 1979. Son jeune fils de deux ans et demi, Axel échappe à la sur­veillance de ses parents et se noie dans la pis­cine. Père de cinq filles et de ce seul gar­çon, Maurice Genoyer craque. L’homme qui cou­rait après la réus­site s’arrête. Il laisse les rennes de l’entreprise à son frère Il se plonge en soli­taire dans les lec­tures, il s’interroge sur sa spi­ri­tua­li­té, sur sa des­ti­née, il découvre ses limites d’homme, sa vul­né­ra­bi­li­té. Il ren­contre Martin Gray, finance la pro­duc­tion du film et de la série T.V. « Au nom de tous les miens » et sur­tout décide après un voyage à Bangui de consa­crer son éner­gie et son argent à une asso­cia­tion, qu’il crée, Enfants du monde. Une action huma­ni­taire qu’il conduit comme une entre­prise. Avec effi­ca­ci­té et rigueur.
Deux ans après ce choc, il revient aux affaires, avec tou­jours une atti­rance irré­pres­sible pour la poli­tique. En 86, plus ques­tion de rou­ler pour un autre. Maurice Genoyer s’engage, avec le sou­tien de Raymond Barre pour les régio­nales. Il pla­carde dans toute la région ses por­traits géants qui affirment son appui au pro­fes­seur d’économie qu’il admire. Il en oublie qu’en face, il a affaire à des pros. Jean-Claude Gaudin compte bien ravir la région au socia­liste Michel Pezet, une mis­sion impos­sible si les suf­frages de la droite se divisent. Qu’importe, un faux com­mu­ni­qué, obli­geam­ment lu et relu à l’antenne de FR3 par un jour­na­liste aux ordres dément le sou­tien de Raymond Barre à Genoyer. Et celui-ci, ne pour­ra ou ne vou­dra démen­tir le démen­ti.
Genoyer fera un flop. En 1992, lorsque Bernard Tapie lui demande de se pré­sen­ter sur sa liste, il a une revanche à prendre. Et puis le patron de l’OM le séduit. Comme lui, il a com­men­cé en bas de l’échelle, comme lui, il est com­bat­tu par l’establishment, comme lui, il a envie d’être recon­nu. Et cette foi Genoyer sera élu conseiller régio­nal sur une éphé­mère liste Énergie Sud. Pas ran­cu­nier, ses votes iront plus sou­vent à Gaudin qu’à l’opposition. Mais il jure qu’on ne l’y repren­dra plus… Jusqu’à la pro­chaine fois ?
En 91, il a sai­si l’opportunité des pri­va­ti­sa­tions en Roumanie pour pas­ser du négoce à la pro­duc­tion. Il reprend une uni­té à Bucarest, Vilmar qui emploie 3000 sala­riés. Il joue ain­si à jeu égal avec ses concur­rents qui s’approvisionnent à l’Est et au Sud. Il ratio­na­lise l’entreprise, l’amène aux normes euro­péennes, réduit les effec­tifs de moi­tié.
Pour les pro­duits high tech, Maurice Génoyer atten­dait une oppor­tu­ni­té. Elle est venue d’Écosse. Le finan­cier qui avait repris la socié­té Munro & Miller Fittings Ltd au milieu des années quatre-vingt, sou­hai­tait réa­li­ser son inves­tis­se­ment. Le groupe inves­tit 6 mil­lions de livres pour cette usine qui lui per­met de maî­tri­ser une étape de plus dans la fabri­ca­tion des pro­duits qu’elle com­mer­cia­lise. « Nous avons com­plé­té notre gamme de pro­duits, explique Maurice Génoyer. Nous ne pou­vions plus fabri­quer de pro­duits bas de gamme en Europe de l’Ouest, par contre, nous devons concen­trer nos efforts sur les pro­duits à forte technicité ».

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Le groupe dépasse les deux mil­liards de chiffre d’affaire dont 80 % à l’export. Maurice Genoyer est à nou­veau frap­pé par le deuil. Suite à un acci­dent de che­val, son épouse, Ute Genoyer, décède après plu­sieurs mois de coma. Et il tient. Il rebon­dit même. Il quitte Vitrolles pour s’installer dans le nord, en Belgique, afin d’accélérer l’internationalisation du groupe et être en prise directe avec les milieux finan­ciers de Londres ou Bruxelles. Il a tou­jours cette soif d’apprendre, apprendre et encore apprendre. Il vient de s’inscrire à un stage top-niveau de la Cegos pour révi­ser ses notions sur les mon­tages juri­diques inter­na­tio­naux. « J’ai l’impression qu’avec le même outil, mais avec une meilleure opti­mi­sa­tion finan­cière, nous aurions pu obte­nir de meilleurs résul­tats ». Ce chef cha­ris­ma­tique prend du champ et s’oblige à lais­ser la bride à ses col­la­bo­ra­teurs. Cette semaine, il a fait un effort, il n’a rédi­gé que deux cir­cu­laires. « Avec lui, sou­ligne Eugène-André Rey, lorsqu’on arrive le lun­di, on a déjà l’impression d’être en retard ».
Il court, Maurice Genoyer, mais il sait se retour­ner. Et si on lui demande ce qu’il regrette dans ce par­cours aty­pique, il confesse dans un sou­pir : « l’égoïsme ». Un com­bat plus qu’un aveu : il vient de créer une nou­velle struc­ture au ser­vice de l’enfant et de la vie, la Fondation Maurice et Ute Genoyer, qu’il dote de 10 MF de capital.

Christian Apothéloz

Article paru dans Le Nouvel Economiste. Mars 1998

Obsèques de Maurice Génoyer same­di 22 février 2020à Aix en Provence

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Maurice Génoyer est décé­dé à Crans-Montana le 13 février der­nier à l’âge de 87 ans. Grand indus­triel de notre région, il était ori­gi­naire du quar­tier de la Belle de mai à Marseille et avait com­men­cé sa vie pro­fes­sion­nelle dans la marine mar­chande. Audacieux, entre­pre­nant, il avait repé­ré que l’industrie pétro­lière était por­teuse et qu’elle serait pour la deuxième moi­tié du XXe siècle la loco­mo­tive d’activités créa­trices de valeur. 

Il avait créé la Phocéenne de métal­lur­gie qui s’était spé­cia­li­sée dans la four­ni­ture d’équipements de tuyau­te­rie à four­ni­ture d’équipements de tuyau­te­rie à des­ti­na­tion des indus­tries de l’Oil & Gas et du trans­port de fluides. Le groupe avait gran­di for­te­ment en met­tant le cap sur l’international et en sai­sis­sant les oppor­tu­ni­tés de crois­sance externe. Homme de pas­sion, Maurice Génoyer était atti­ré par la presse et la poli­tique, du Psu à Bernard Tapie, de Gaston Defferre à Raymond Barre. Homme libre et cli­vant il était peu appré­cié de l’institutionnel pho­céen et il a tra­cé sa route en homme libre. Durement secoué par des acci­dents de la vie, des décès dans sa famille, il sut rebon­dir et gar­der le cap du déve­lop­pe­ment et de l’investissement. Il fut le fon­da­teur de l’Association huma­ni­taire Enfants du Monde et il dota de ses deniers la Fondation Maurice & Ute Génoyer.

En 1998, avec un jury de jour­na­liste nous l’avions nom­mé Homme de l’année pour le Nouvel économiste.

Sa famille annonce que la céré­mo­nie reli­gieuse aura lieu same­di 22 février 2020, à 12 heures en l’é­glise Saint-Jean de Malte, 24 rue d’Italie à Aix en Provence. Ses cendres seront dépo­sées dans le tom­beau fami­lial de Luynes. Un choix sym­bo­lique puisque Maurice Génoyer a fait don de la toile « Le Christ en croix » de Delacroix à l’église aixoise en 1998.

Le Groupe Génoyer est tou­jours pré­sent à Vitrolles, lea­der dans le sec­teur de l’Oïl & Gas, avec 27 filiales en France et à l’étranger.

Article paru dans Gomet’ en février 2020