Le journaliste : portraits

Pierre Laffitte : le visionnaire ignoré

par | 3 mars 2022

Le fon­da­teur de Sophie Antipolis est décé­dé à 96 ans et ses obsèques ont eu lieu à Saint-Paul-de-Vence (Alpes-Maritimes) dans une indif­fé­rence qui inter­pelle. Pas de grande figure poli­tique ni natio­nale ni régio­nale, pas plus que des repré­sen­tants de l’État dont il fut pour­tant un grand serviteur.

Notre confrère Webtime Media décompte deux cents per­sonnes avec fidèles, des élus des Alpes mari­times des cher­cheurs et des entrepreneurs.

Mais la French-tech, les pôles de com­pé­ti­ti­vi­té, les pépi­nières, les incu­ba­teurs et autre labs, les acteurs de notre déve­lop­pe­ment impul­sé depuis des années dans notre région sur la base de la tech­no­lo­gie, de la science et du savoir lui doivent tout. Il est l’inventeur en France du modèle éco­no­mique qui fait de l’innovation son carburateur.

En 1960, lorsqu’il lance l’idée d’un « Quartier latin aux champs », qu’il voit d’abord près de Paris, il est une jeune géo­logue brillant. Né dans une famille enga­gée, pas­sion­née de culture et de poli­tique, deve­nue “Juste par­mi les nations”, et il a fait poly­tech­nique. Sorti ingé­nieur des mines, il est deve­nu direc­teur du Bureau de recherche géo­lo­gique et géo­phy­sique et il rejoint l’École de mines où il déve­loppe la recherche en mathé­ma­tiques appli­quées, en maté­riaux, en éner­gé­tique, en éco­no­mie, en ges­tion scien­ti­fique et en socio­lo­gie et les liens avec les entre­prises. En 1974, il est nom­mé direc­teur de l’École des mines de Paris et il sera nom­mé 1980, à la pré­si­dence du Comité de recherche du Plan.

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Un jeune ingé­nieur vibrionnant

Il a renon­cé à Paris et c’est au-dessus d’Antibes, Antipolis en latin, qu’il inau­gure en 1969 son pro­jet d’une « Cité inter­na­tio­nale de la sagesse des sciences et des tech­niques », la « Florence du XXIe siècle » qui por­te­ra un nou­veau modèle de crois­sance basée sur la fer­ti­li­sa­tion croi­sée, sur l’ouverture de l’industrie à la recherche, de l’innovation à l’entreprise, du ter­ri­toire à la culture. Il est déjà un cher­cheur recon­nu qui apprend des expé­riences les plus avan­cées dans les uni­ver­si­tés anglo-saxonnes en particulier.

Il est un apôtre de ce que le pros­pec­ti­viste André Yves Portnoff appel­le­ra la « Révolution de l’intelligence »[1]. Alors que la France vit encore de sa sidé­rur­gie, de son tex­tile, de sa répa­ra­tion navale, , il pressent que c’est le fac­teur intel­lec­tuel, la concen­tra­tion de matière grise, dans un uni­vers neuf et pro­pice qui atti­re­ra les entre­prises. Pierre Laffitte porte trois ruptures.

On ne bâtit pas une cité avec des murs mais avec des cer­veaux. La pre­mière implan­ta­tion qu’il pilote, conçoit et dirige à Sophia sera l’établissement décen­tra­li­sé de l’École des Mines. Un sym­bole. À par­tir de cet éta­blis­se­ment de recherche et d’enseignement, il va atti­rer les grands lea­ders mon­diaux de l’innovation et de la tech­no­lo­gie à Sophia.

Il faut une « rai­son d’être » pour prendre sa place dans un mar­ché mon­dia­li­sé. Pierre Laffitte sera le met­teur en mot de ce pro­jet, le porte-parole, l’hôte de Sophia. Ses petits-déjeuners seront tou­jours un sas vital pour les nou­veaux venus. Mais la Fondation Sophia Antipolis ne devien­dra jamais, sous son auto­ri­té, un monstre archi­tec­tu­ral ou admi­nis­tra­tif. La place Sophie Laffitte, le lieu mythique et his­to­rique de tous les rendez-vous n’offrait que quelques bureaux, conçu à l’origine raconte la légende pour être des garages. Une équipe res­treinte, mais fidèle et déter­mi­née, un café, une pépi­nière d’entreprises et sur­tout dans la cour écra­sée de soleil des œuvres d’art contem­po­rain monu­men­tales. Pierre Laffitte aura cette for­mule lapi­daire : « Sophia Antipolis c’est la Fondation Maeght plus l’Aéroport de Nice ».

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La pre­mière pan­carte de Sophia …pour la ‚pro­tec­tion de la nature

L’environnement est dès 1960 le moteur de la Cité. Il ne vou­lait pas sépa­rer inno­va­tion éco­no­mique, éco­lo­gique et cultu­relle. Pierre Laffitte est éco­lo­giste avant l’heure. Il milite au siècle der­nier pour la voi­ture éclec­tique, il est l’auteur du Rapport fait au nom de l’Office par­le­men­taire d’é­va­lua­tion des choix scien­ti­fiques et tech­no­lo­giques en 1993 sur « L’intérêt du véhi­cule élec­trique au regard de la pro­tec­tion de l’en­vi­ron­ne­ment ».

Mais ces rup­tures dérangent. Nous sommes au temps de la toute-puissance de Jacques Médecin qui voit d’un mau­vais œil se déve­lop­per un pôle éco­no­mique hors de Nice, avec une popu­la­tion inter­na­tio­nale et diplô­mée qui échappe à ses réseaux. La gou­ver­nance de Sophia Antipolis sera et reste l’enjeu de rap­ports de force poli­tiques et immo­bi­liers. Pour faire avan­cer la tech­no­pole, il entre­ra en poli­tique, au par­ti radi­cal et sera séna­teur des Alpes-Maritimes de 1985 à 2008.

Le suc­cès aidant, la ten­ta­tion récur­rente de réduire Sophia à un parc de bureaux lucra­tifs est forte. Dans une de ses der­nières inter­views, Pierre Laffitte déplore les diver­gences « entre ce qui se pré­pare et ce qui devait être. Nous ne devons pas nous lais­ser aller à la sur­con­som­ma­tion du béton, au détri­ment de la pro­tec­tion de la nature.[2] » et il déplore l’abandon par la Fondation du pro­jet cultu­rel sophipolitain.

Bouillonnant d’idées neuves, par­fois uto­pistes sou­vent pré­mo­ni­toires, de soli­da­ri­tés actives, avec les pays de l’Est notam­ment, Pierre Laffitte a su user de sa voix de basse, forte et res­pec­tée pour faire entrer, d’abord la Côte d’Azur, puis la région Provence Alpes Côte d’Azur dans l’ère numé­rique. Lorsqu’il devient en 1993, pré­sident de la Route de hautes tech­no­lo­gies, il met sa vision, son éner­gie au ser­vice d’une éco­no­mie d’ouverture. La fer­ti­li­sa­tion croi­sée est son cre­do, . À Toulon pour ouvrir la DGA au pri­vé, a Cadarache pour inci­ter le CEA à regar­der les PME dans le Vaucluse pour invi­ter l’agroalimentaire à se tour­ner vers l’innovation. La RHT avait confié à mon équipe, à l’agence Sudreporters, la rédac­tion de sa news­let­ter et nous avons pu mesu­rer la déter­mi­na­tion du pré­sident, mais aus­si et sur­tout sa modes­tie, son écoute, son humanité.

Aux ques­tions de jour­na­listes qui pou­vaient révé­ler ses conflits, ses com­bats, il répon­dait avec un regard mali­cieux, avouait des freins sans jamais perdre le cap ni l’espoir. Dans un dis­cours à l’École des mines de 1984, Pierre Laffitte décla­rait : « L’avenir est à ceux qui osent et réa­lisent. Il nous est donc ouvert »

C’est Jean-François Carrasco, direc­teur des pro­jets IoT de Jaguar Network, copré­sident de Telecom Valley qui a trou­vé les mots juste pour lui rendre hom­mage. “Pierre Laffitte, est cet homme chez qui tout est hors de pro­por­tions : une main énorme à étreindre, des lèvres qui semblent faites pour des dis­cours sans fin, des sour­cils qui ponc­tuent des yeux tou­jours espiègles, mais par­fois, le temps d’une frac­tion de seconde, pleins de farouche déci­sion et capables de vous faire plier. Mais pas que. (…) Cet homme était art et poé­sie dans sa pos­ture de bâtis­seur, un Niemeyer qui aurait man­gé un Leiris, il avait du Breton, du Borges et du Picasso en lui, il avait le geste, l’o­ra­li­té, la mémoire, la fidé­li­té, quelques ran­cœurs tout de même. La grâce en somme. Il a éle­vé des dizaines de pieds tendres venus à lui par des che­mins divers, il a des­si­né pour eux, par­lé pour eux, inven­té pour eux. Il a tis­sé le réseau infi­ni de ses synapses autour de la pla­nète et semé des graines sur tout le che­min, arro­sé les fleurs qui en gran­dis­saient et aver­ti le monde comme Dali pour qu’il s’en exta­sie. Cet homme que le JT de TF1 va somp­tueu­se­ment igno­rer était un magi­cien. Il a fait de Sophia Antipolis un rêve uni­ver­sel par­ta­gé et dif­fu­sé, une réa­li­té par­fois âpre et cabos­sée par la réa­li­té peu amène des “visions sérieuses” des autres. Ces autres à qui il a tou­jours tout don­né alors qu’eux l’ont par­fois tra­hi. Que chaque cen­ti­mètre car­ré de ce ter­ri­toire béni se sou­vienne, que chaque oli­vier ou chêne parle aux vents qui portent souffles et idées, que chaque étu­diant apprenne à qui il doit une biblio­thèque ou un fablab… J’ai gran­di grâce à lui, j’ai fait gran­dir mes enfants parce que j’a­vais pu moi-même gran­dir, je veux encore faire gran­dir d’autres espoirs à deux pattes. Ceux qui l’ont aimé se recon­naissent et le feront long­temps encore.”

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Obsèques à Saint-Paul de Vence

L’École des mines pro­met d’organiser un évè­ne­ment en hom­mage à la ren­trée et invite pour hono­rer sa mémoire, à faire un don « au béné­fice des pro­chains lau­réats du “Prix de thèse Pierre Laffitte” auquel il était très attaché ».

Article rédi­gé pour Gomet’ Juillet 2021


[1] (La Révolution de l’intelligence, Paris,1983–1985).

[2] Sophia MagN° 28 Juin 2019 Numéro spé­cial célé­bra­tion de l’an­ni­ver­saire des 50 ans de la fon­da­tion de la tech­no­pole de Sophia Antipolis