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Juin 2003.
Interview d’Edmonde Charles Roux Defferre
pour l’Hebdomadaire
Réforme.
Defferre,
le Protestant ?
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Edmonde Charles Roux.
Photo X DR |
Il est un des hommes politiques français
les plus marquants du XXe siècle, qui de l’Afrique
aux « régions » en passant bien sûr
par Marseille a laissé sa marque. Celle d’un homme
inflexible et secret. Et son protestantisme faisait partie de
cette part intime qu’Edmonde Charles-Roux, présidente
de l’Académie Goncourt, qui fut son épouse
de 1966 à 1986 nous révèle ici. Entretien.
Gaston Defferre naît dans une famille
protestante, elle exerce une grande influence sur lui ?
La famille de Gaston Defferre et le protestantisme
sont indissociablement liés. Jusqu’à l’âge
de 15 ans, il suit le trajet classique d’un jeune protestant
des Cévennes. Je ne crois pas qu’il en faisait plus.
Il allait au catéchisme, il y allait en bottes et le pasteur
le lui avait reproché. « Les bottes vous empêchent-elles
de prier » avait rétorqué le catéchumène.
Mais son père, grand joueur n’a
pas le comportement d’un Protestant…
Ce père fut le calvaire de Gaston, le cauchemar
de son enfance. Il était en fait privé de père
car c’était un joueur et un coureur qui n’était
jamais à la maison. Gaston avait sous les yeux l’exemple
continuel d’une mère qui souffrait. Mme Defferre
était une femme de devoir qui avait l’absolue adoration
de ses quatre enfants. Tenant le coup, faisant face, complètement
ruinée, elle endurait et se taisait. Le fils aîné
comprenait tout.
Il prit son père en horreur, il le méprisait. Ça
lui a donné l’horreur des milieux d’argent,
l’abomination du jeux. Sa première action de ministre
de l’Intérieur fut d’ailleurs de fermer le
casino d’Enghien.
Dans votre livre, on le voit sur sa photo de
communion très fier, très élégant…
Élégant ? Très boutonné. Il
refusait le laisser-aller. Plus il allait dans un milieu modeste,
plus il portait une attention soutenue à sa tenue vestimentaire.
Il n’était pas strict, il avait un plan de vie. Comme
il était et se savait très impétueux, il
se mettait peut-être des barrières à lui-même.
C’était un homme de devoir ?
Plus que de devoir, c’était l’homme
d’une discipline acceptée, voire provoquée.
Ce qui ne l’empêchait pas de s’éclater
en mer, de revenir damné, trempé, en loque. Gaston
est le résultat de valeurs qui ne lui ont pas été
inculquées, mais exposées pendant les 18 premières
années de sa vie. Et qu’il n’a jamais repoussées.
Il n’a jamais eu une phrase, un mot s’attaquant à
la religion. Or il était dans un parti qui comptait un
très grand nombre d’athées.
Protestant, il n’a jamais craint d’être
minoritaire… claquant la porte d’un gouvernement sous
la IV°, se lançant dans des combats électoraux
incertains, affrontant y compris dans son parti toutes les oppositions…
Il n’avait pas peur d’être minoritaire
au contraire. Je me souviens d’un soir de défaite,
il nous regarda et dit : « Nous sommes quand même
quatre ». Et il trouvait ça bien.
Il est toujours reparti, il suffisait d’être quatre.
Il se sentait investi d’une mission ?
Il n’y avait rien de missionnaire en lui,
mais je crois qu’il avait une véritable foi dans
le socialisme, il avait ce sens de l’honneur du socialisme
qui s’effondre parfois ici.
Quelle était sa foi religieuse ?
C’est une question qu’il ne résolvait
pas, il n’était pas pratiquant. La religion était
un problème toujours posé qui pouvait l’amener
à une sensation de vide. Je l’ai vu bouleversé
au Vatican, place saint-pierre, - et pourtant la pompe vaticane
l’insupportait - à la cérémonie de
canonisation de Monseigneur Mazenod. Avec des larmes aux yeux.
Il était imprévisible.
Il avait un très bon contact avec les religieux, mais sa
religion, sa foi ne regardait personne. Sa vie privée était
interdite d’accès. Jusqu’à la fin
de sa vie, il a tenu ce cap. Son protestantisme n'avait aucune
raison d’être affiché, il n’en faisait
pas mystère, mais il relevait de sa sphère personnelle.
Dans sa gestion de la Cité, il faisait
place aux religions…
Il avait une merveilleuse ouverture. Il était
pour la séparation de l’église et de l’État,
pour l’école laïque, il n’envisageait
pratiquement pas d’autre école. Mais Il avait le
souci de garder le contact avec toutes les communautés
religieuses de la ville, il ne faisait pas d’exception. Il
avait une conception égalitaire des cultes. Il orchestrait
une certaine qualité de vie dans la ville. Il avait le
soin que chacun puisse prier comme il avait envie. Il avait
le sens, le respect du religieux.
Il s’est souvent entouré de protestants…
Il choisissait délibérément
des Protestants ; il y avait deux catégories humaines
qui avaient sa préférence : les Protestants
et les fonctionnaires de la France coloniale. Il avait besoin
s’entourer d’hommes fiables, avec un certain souci
de l’honnêteté. Dans ses premiers pas
en politique, il s’est appuyé sur des personnalités
protestantes de Marseille, comme André Cordesse.
Comment expliquez-vous qu’une ville comme
Marseille, plutôt catholique, ait eu une si longue histoire
avec un maire protestant et cévenol ?
Marseille n’est pas catholique, elle est
païenne. C’est parce qu’il était
protestant qu’il était sympathique aux marseillais.
La ville avait vécu de telles situations troubles qu’elle
a voulu plus de clarté, plus de limpidité, plus
de transparence. Marseille avait besoin d’un homme fort.
Ce personnage rigoureux, mais aussi chevaleresque - il avait un
côté bravache, d’Artagnan, mousquetaire - a
conquis l’estime d’une bourgeoisie qui avait beaucoup
de doute sur le personnage, parce que socialiste. C’était
un homme qui se levait à l’heure, qui ne faisait
pas attendre, qui répondait à toutes les lettres
qu’on lui écrivait dans les huit jours. C’est
ce qui lui a valu cette invraisemblable popularité. C’était
un pater familias avec du panache ; un « pétardier »
comme on dit à Marseille. Son protestantisme était
très fort, il lui a été faste.
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Repère
Un camisard ?
Il fut maire de Marseille pendant 33
ans, de 1953 à sa mort en 1986, au point de s’identifier
à sa ville… Il est en 1982 le père de
la décentralisation, il fut aussi, le ministre de
la France d’outre-mer à qui l’on doit
la loi-cadre de juillet 1956 qui modifiait le statut
des territoires de l’Union française, et permettait
aux populations d’Afrique noire de gérer leurs
propres affaires. Sa carrière à la Sfio
puis au Parti socialiste, ses grands coups, de la candidature
de Monsieur X au fameux duel à l’épée
ont fait oublier l’avocat cévenol, ce Protestant
né à Marsillargues en 1910, qui s’entoura
de protestants comme les Cordesse ou les Lehnardt. Même
si les paroissiens de Marseille n’ont pas le souvenir
d’une présence assidue aux cultes, sa façon
d’être est un héritage des camisards.
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A lire
L’auteur d’Oublier Palerme
a, pour parler de celui qui fut son compagnon pendant un
quart de siècle, choisit la photo autant que les
mots. L’ancienne rédactrice en chef d’Elle
et Vogue France a su donner rythme et vie à des images
superbes, en noir et blanc dans un album en grand format
paru chez Grasset. Vendu à plus de 15 000 exemplaires,
il est devenu un succès de librairie. (37,50 €). |
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