Portraits

Avril 1998 - Le Nouvel économiste

L’homme de l’année
Coup de cœur Maurice Genoyer

Il est parti de rien, ni héritage, ni brillant diplôme, pour devenir un des grands patrons de la région, à la tête d’un groupe qui réalise deux milliards de francs de chiffres d’affaires. Animé d’une formidable envie de réussir et de faire reconnaître sa réussite, il fut attiré par la politique, du Psu à Bernard tapie, de Gaston Defferre à Raymond Barre. Portrait d’un homme d’énergie.

Le sourire est celui d’un séducteur, le geste qui remet en place une invisible mèche rebelle révèle un souci de paraître et un refus de vieillir, la parole est prolixe pour traiter la politique ou exposer la nouvelle stratégie du groupe, elle se fait plus lente, plus rare, plus hésitante lorsqu‘il s’agit de parler de lui, de cet homme de 65 ans, modèle de self-made-man, connu de tous, mais qui garde ses secrets, son secret pour lui seul. Le regard est conquérant, perçant, rieur lorsqu’il évoque ses conquêtes et ses combats, il se fait complice ou pudique lorsqu’il avoue ses faiblesses, ses errements, ses failles.
La faille, celle qui explique tout ou presque chez lui est à la Belle de Mai. Il y naît entre les deux guerres. Ce quartier, populaire et chaleureux de Marseille est celui des traditions ouvrières, de la solidarité et des bagarres. Son père était chef de service dans la réparation navale. L’appartement familial, situé dans une impasse, ne dépassait pas les 50 m2 et le petit Maurice y occupait une chambre obscure qu’il dut partager avec son jeune frère, Gérard. Il ne supportait pas, déjà, l’enfermement. Son domaine, c’est la rue, il y fait ses premières affaires, de petits trocs innocents, teste son charisme et essuie ses premiers revers. « La débrouillardise servait de passeport », avoue-t-il. Il ira au collège des Remparts, pour y préparer un bac technique dans la section ferronnerie & ajustage. Nous sommes en 1950, son diplôme en poche, le jeune Maurice doit choisir. Pas question rester à terre, de retrouver la chambre close, il a des envies de grand large, d’inconnu, d’aventure. Il intègre donc l’école d’hydrographie, l’école de la marine marchande qui forme les personnels des grandes compagnies phocéennes. Ses stages le conduisent à Alexandrie, Djibouti, Bombay, Ceylan, Saïgon, Manille ou Tokyo. Le jeune marin découvre le monde et les mondes. Le monde et ses misères. Et à bord les deux mondes. Celui des belles passagères, du luxe et du raffinement. Un monde où déjà, il joue de sa séduction et de son uniforme pour franchir les barrières. Il profite des temps libres à terre pour arrondir ses soldes en vendant des aspirateurs et des machines à laver Hoover au porte à porte. Il fonde même son premier journal qu’il équilibre par la publicité. Il obtient son bâton de maréchal en 1957 : il est officier mécanicien de 1° classe de la marine marchande. Un chemin s’ouvrait devant lui : de ports en ports, gravir les échelons de cet univers très normé de la marine et passer lentement mais sûrement du grade inférieur au grade supérieur. Pas question d’attendre, il laisse l’uniforme et les navires, abandonne la solde confortable des officiers et reprend les activités commerciales qu’il avait amorcées pendant ses études. Mais il ne touche plus aux aspirateurs Hoover. De son périple autour du monde il a retiré une leçon, simple : « Le monde industrialisé où nous vivons est un monde de tuyaux. » Difficile, si l’on n’a pas le sou d’acheter et de vendre des tuyaux. Il opte donc pour un produit plus rare et plus malin : les brides et raccords de tubes pour l’industrie. D’abord multicartes, il fonde sa première société en 1963, la Société phocéenne de métallurgie. Il doit solliciter ses amis pour réunir un indispensable capital de 15 000 francs, la cave de ses parents sert de lieu de stockages, sa mère assume le secrétariat. Mais déjà la politique le tenaille. Il prend sa carte au PSA, le Parti socialiste autonome, scission de la Sfio, de ceux qui derrière Savary refusent la guerre d’Algérie et l’allégeance à de Gaulle. Admirateur de Mendès-France, il siège au comité fédéral du Psu. « Ce jeune cadre commercial ambitieux détonnait parmi ses camarades de la gauche bouillonnante des années soixante », se souvient un ancien du Psu. Il fera néanmoins campagne sous l’étiquette Psu avant de le quitter lorsqu’il vire à l’extrême gauche.
Et pendant ce temps la Phocéenne grandit. Maurice Genoyer entreprend comme il respire, naturellement et il réussit naturellement. « Il est doué d’une pugnacité, d’une intelligence tactique et d’un instinct quasi animal » témoigne un de ses anciens collaborateurs, Eugène-André Rey. « C’est un intuitif bien contrôlé ». L’entreprise doit quitter Marseille pour trouver de nouveaux entrepôts, à Vitrolles. La croissance est exponentielle. Le petit million de chiffre d’affaire de la première année est vite dépassé. En 78, la Phocéenne atteint les 800 MF. Lorsqu’il naviguait sur les tankers, Maurice Genoyer a flairé le bon filon : il arrime sa croissance à celle des industries pétrolières, au transfert du gaz et du pétrole. Il joue la carte du développement et ose. Acheteur féroce, il accroît ses stocks et améliore le service à la clientèle. Et comme le marché pétrolier est plus attentif au service qu’au prix, la Phocéenne se ménage de confortables marges.
Mais cette réussite économique ne suffit pas à Maurice Genoyer. L’enfant des rues de la belle de Mai a soif de reconnaissance sociale. La chambre de commerce, le monde patronal l’ignorent superbement. Alors, il poursuit dans la politique. Gaston Defferre l’a vite repéré et lui demande de se présenter sur ses listes à la belle de Mai en 1971, avec comme colistier, un certain Robert Vigouroux. Il sera le premier à battre dans son fief le parti communiste. Il admire JJSS, se prononce pour Giscard en 1974, se fâche donc avec Gaston qui le bannit des colonnes du Provençal et fait échouer un plan de reprise de la société Titan-Coder qu’il convoitait. Il joue les sauveteurs de l’Olympique de Marseille et porte à sa tête Fernand Méric, puis reprend avec prudence la société Griffet, une entreprise occupée par ses salariés, « le plus vieux conflit de France ». Mais rien dans l’exercice même de son mandat de conseiller municipal ne le passionne.
À la fin des années soixante-dix, Maurice Genoyer est déjà un symbole de succès, un Tapie qui s’appuierait sur de vrais succès industriels. Il s’investit dans la presse et finance à fonds perdus un magazine économique, Objectifs Sud. Tout se brise un matin de juin 1979. Son jeune fils de deux ans et demi, Axel échappe à la surveillance de ses parents et se noie dans la piscine. Père de cinq filles et de ce seul garçon, Maurice Genoyer craque. L’homme qui courait après la réussite s’arrête. Il laisse les rennes de l’entreprise à son frère Il se plonge en solitaire dans les lectures, il s’interroge sur sa spiritualité, sur sa destinée, il découvre ses limites d’homme, sa vulnérabilité. Il rencontre Martin Gray, finance la production du film et de la série T.V. « Au nom de tous les miens » et surtout décide après un voyage à Bangui de consacrer son énergie et son argent à une association, qu’il crée, Enfants du monde. Une action humanitaire qu’il conduit comme une entreprise. Avec efficacité et rigueur.
Deux ans après ce choc, il revient aux affaires, avec toujours une attirance irrépressible pour la politique. En 86, plus question de rouler pour un autre. Maurice Genoyer s’engage, avec le soutien de Raymond Barre pour les régionales. Il placarde dans toute la région ses portraits géants qui affirment son appui au professeur d’économie qu’il admire. Il en oublie qu’en face, il a affaire à des pros. Jean-Claude Gaudin compte bien ravir la région au socialiste Michel Pezet, une mission impossible si les suffrages de la droite se divisent. Qu’importe, un faux communiqué, obligeamment lu et relu à l’antenne de FR3 par un journaliste aux ordres dément le soutien de Raymond Barre à Genoyer. Et celui-ci, ne pourra ou ne voudra démentir le démenti.
Genoyer fera un flop. En 1992, lorsque Bernard Tapie lui demande de se présenter sur sa liste, il a une revanche à prendre. Et puis le patron de l’OM le séduit. Comme lui, il a commencé en bas de l’échelle, comme lui, il est combattu par l’establishment, comme lui, il a envie d’être reconnu. Et cette foi Genoyer sera élu conseiller régional sur une éphémère liste Énergie Sud. Pas rancunier, ses votes iront plus souvent à Gaudin qu’à l’opposition. Mais il jure qu’on ne l’y reprendra plus… Jusqu’à la prochaine fois ?
En 91, il a saisi l’opportunité des privatisations en Roumanie pour passer du négoce à la production. Il reprend une unité à Bucarest, Vilmar qui emploie 3000 salariés. Il joue ainsi à jeu égal avec ses concurrents qui s’approvisionnent à l’Est et au Sud. Il rationalise l’entreprise, l’amène aux normes européennes, réduit les effectifs de moitié.
Pour les produits high tech, Maurice Génoyer attendait une opportunité. Elle est venue d’Écosse. Le financier qui avait repris la société Munro & Miller Fittings Ltd au milieu des années quatre-vingt, souhaitait réaliser son investissement. Le groupe investit 6 millions de livres pour cette usine qui lui permet de maîtriser une étape de plus dans la fabrication des produits qu’elle commercialise. « Nous avons complété notre gamme de produits, explique Maurice Génoyer. Nous ne pouvions plus fabriquer de produits bas de gamme en Europe de l’Ouest, par contre, nous devons concentrer nos efforts sur les produits à forte technicité ».
Le groupe dépasse les deux milliards de chiffre d’affaire dont 80 % à l’export. Maurice Genoyer est à nouveau frappé par le deuil. Suite à un accident de cheval, son épouse, Ute Genoyer, décède après plusieurs mois de coma. Et il tient. Il rebondit même. Il quitte Vitrolles pour s’installer dans le nord, en Belgique, afin d’accélérer l’internationalisation du groupe et être en prise directe avec les milieux financiers de Londres ou Bruxelles. Il a toujours cette soif d’apprendre, apprendre et encore apprendre. Il vient de s’inscrire à un stage top-niveau de la Cegos pour réviser ses notions sur les montages juridiques internationaux. « J’ai l’impression qu’avec le même outil, mais avec une meilleure optimisation financière, nous aurions pu obtenir de meilleurs résultats ». Ce chef charismatique prend du champ et s’oblige à laisser la bride à ses collaborateurs. Cette semaine, il a fait un effort, il n’a rédigé que deux circulaires. « Avec lui, souligne Eugène-André Rey, lorsqu’on arrive le lundi, on a déjà l’impression d’être en retard ».
Il court, Maurice Genoyer, mais il sait se retourner. Et si on lui demande ce qu’il regrette dans ce parcours atypique, il confesse dans un soupir : « l’égoïsme ». Un combat plus qu’un aveu : il vient de créer une nouvelle structure au service de l’enfant et de la vie, la Fondation Maurice et Ute Genoyer, qu’il dote de 10 MF de capital.

Christian Apothéloz

 

> Août 2002. Frédéric Chevalier, créateur de High Co.

> Janvier 2002. Juif, arabe, français…, rencontre avec Gilbert Benayoun : "Toucher les cœurs autant que la raison"

> Avril 2001. Robert Sarkissian : "Mes paroissiens, Chiites, sunnites, Druzes, maronites, orthodoxes… et protestants.

> Février 2001. Jean Kéhayan : Sauvés par les missionnaires américains…

> Avril 1998. L’homme de l’année, coup de cœur Maurice Genoyer.

> Avril 1998. Marc Pouzet, PDG de Marius Bernard, met en conserve la Provence.

> Mars 1997. Jacques Pfister, PDG d'Orangina France.

> André Einaudi, PDG d’Ortec, entrepreneur de l'année du Nouvel économiste 1997.

> Janvier 1997. André Einaudi, le bonheur communicatif.

> Février 1995. Financier de l'année, Charles Milhaud, président du directoire de la Caisse d'épargne Provence Alpes Corse.

> Juin 1993. Georges et Jean-Claude Antoun : New Hôtel, la petit chaîne qui monte.

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